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Le 10/03/2013 à 04h08

Le village - S comme Souterrain

S comme Souterrain : Le souterrain de l'église

 

Il n'est pas d'Épéhien qui ne connaisse l'existence du souterrain de l'église, et il en est sans doute quelques-uns qui l'ont un jour ou l'autre exploré, au temps où l'entrée en était encore relativement accessible. Pour les uns ce fut dans leur enfance, de façon assez téméraire et bien sûr sans rien en dire aux parents, pour d'autres plus sagement en compagnie de leur père ou d'un autre adulte, et aussi, pour quelques-uns, une exploration plus méthodique à des fins de reconnaissance scientifique.

Ce type de souterrain, appelé "muche" en picard, est surtout caractéristique du Nord de la France (Nord, Pas-de-Calais, Somme) où l'on en compte près de 300, dont une centaine dans la Somme1. Quelques communes de la Champagne crayeuse en possèdent également. Certains ont fait l'objet d'un relevé systématique et sont bien connus (32 pour la Somme, 30 pour le Pas-de-Calais, 12 pour le Nord), et sont même parfois ouverts au public et aux visites touristiques.

Le plus célèbre est sans aucun doute celui appelé "Les Grottes de Naours", au nord d'Amiens, très spectaculaire avec ses 28 galeries, 300 chambres et 2 000 mètres de long, mais il en existe bien d'autres dont le plan a été parfois été relevé mais que l'on ne visite pas : ainsi la muche de Bouzincourt près d'Albert, et celle de Combles, celles de Domléger, Domqueur, Gapennes, Hiermont, Maison Roland, toutes dans le Ponthieu au nord-est et à l'est d'Abbeville, celles de Talmas et de Villers-Bocage non loin de Naours, celle de Grattepanche au sud d'Amiens, du Quesnel dans le Santerre entre Amiens et Roye. Enfin, plus près de nous, le souterrain d'Heudicourt dont les deux galeries ont fait l'objet d'un relevé, et probablement beaucoup d'autres non répertoriés oficiellement mais dont on connaît l'existence : à Honnecourt (Nobleville), Villers-Guislain, Gouzeaucourt, Villers-Faucon etc., et bien sûr Épehy.

Historique

On sait que ces muches servaient de refuges aux paysans et qu'elles furent creusées aux XVIe et XVIIe siècle. Pourquoi ? Voici l'explication qu'en donne le site internet Wikipédia : "Le royaume de France laisse un territoire important à la maison de Bourgogne fin XVe (siècle), le duché de Bourgogne étant lui-même incorporé dans les Pays-Bas espagnols par un jeu de mariage... Les villes-frontières du nord de la Somme comme Amiens, Péronne, Corbie sont alors sous les Pays-Bas espagnols. François Ier n'aura de cesse de vouloir récupérer ces villes, mais aussi l'Artois, durant le XVIe siècle, suivi par ses descendants et cela jusqu'au début du XVIIIe siècle sous Louis XIV. Les troupes en conflit vont se disputer âprement ces provinces durant près de 200 ans, avec des mouvements de troupes et de frontière oscillant continuellement entre l'Authie et la rivière Somme... les villages sont traversés régulièrement par les troupes du royaume de France mais aussi par les mercenaires à la solde des deux camps. Les armées n'ayant pas de soutien logistique propre, le soldat ou le mercenaire doit se nourrir sur l'habitant".

Ajoutons que dans notre zone, la frontière correspondait à l'actuelle limite entre les départements de la Somme et du Nord, Épehy et Heudicourt appartenant au royaume de France, mais Honnecourt, Villers-Guislain, Gouzeaucourt aux Pays-Bas espagnols. À la limite des territoires d'Heudicourt et de Gouzeaucourt, une borne-frontière (classée monument historique) datée de 1578, nous rappelle ce passé tourmenté2.

En cas d'alerte, tous les habitants du village se réfugiaient dans les muches, avec le bétail, le fourrage, les denrées alimentaires et le mobilier pour échapper à la soldatesque. Plus précisément, la majorité de ces muches aurait été creusée lors de la guerre de Trente Ans (qui, pour la France, se déroula entre 1635 et 1648), la région ne retrouvant une tranquillité durable qu'après 1659, grâce au traité de paix des Pyrénées qui repousse la frontière vers le nord. Mais on sait que certains de ces souterrains étaient encore fonctionnels lors de la première guerre mondiale3 ; à Épehy, Gabriel Trocmé rapporte, dans ses "Carnets de guerre" publiés par Claude Saunier, qu'en 1915 les occupants allemands se sont inquiétés de leur existence, mais en ont vainement cherché l'entrée du côté de Malassise4 !

Organisation

Ces souterrains sont généralement creusés à partir d'une entrée située sous l'église et s'étendent ensuite en une seule ou plusieurs galeries. Pourquoi l'église ? Parce qu'après le démantèlement des châteaux-forts, dans tous les villages l'église était le seul bâtiment en dur. En cas d'alerte donnée par le tocsin, les paysans s'y réfugiaient et pouvaient y résister aux assaillants, au moins pendant un certain temps. Certaines églises étaient d'ailleurs fortifiées, fermées par de lourdes portes, et leurs murs percés de meurtrières. De plus, l'église était, en principe, un lieu inviolable jouissant de l'immunité : rien ne devait y contrarier le respect dû aux lieux (2e Concile de Lyon, 1274). Le souterrain constituait la seconde et ultime protection. Son entrée était cachée, secrète, et dans la majorité des cas conçue pour être défendable par un seul homme. De part et d'autre de la galerie, s'ouvraient des "chambres" ou "salles", les muches proprement dites, de taille variable (10 à 15 m²), parfois pourvues d'une porte en bois et souvent creusées en quinconce pour ne pas affaiblir la voûte. Elles pouvaient être simples ou, dans le meilleur des cas, doubles, avec une partie pour les animaux comportant parfois des auges taillées dans la roche, des râteliers, et la muche d'habitation pour les hommes, avec des tablettes, des niches à lumière, des niches à feu où l'on plaçait les braises prises au foyer commun, les deux parties pouvant être reliées par un couloir. En commun il y avait aussi un ou plusieurs puits pour l'eau potable. Tout était prévu pour pouvoir vivre quelques jours sous terre et parfois, comme à Domqueur, les paysans y disposaient même d'un lieu de prière. Enfin d'ingénieux systèmes de communication avec l'extérieur étaient quelquefois mis en place comme à Naours.

En principe, chaque foyer (ou "feu") familial possédait une muche, parfois deux, dans le souterrain. Le dénombrement des muches pourrait donc, on l'on pouvait le réaliser de façon exhaustive, donner une idée de l'importance de la population du village en ces époques troublées. Mais il y avait aussi des habitants trop pauvres pour s'en procurer une et qui n'avaient d'autre solution, en cas d'attaque, que de s'enfuir et se cacher dans les bois, de même que les paysans surpris au travail dans les champs et qui n'avaient pas le temps de rejoindre l'église.

Il n'est pas aisé de déterminer si ces souterrains possédaient une seule ou plusieurs issues, dans la mesure où les galeries se sont souvent effondrées, faisant ainsi apparaître des ouvertures qui n'existaient peut-être pas à l'origine. C'était sans doute le cas pour les plus élaborés, tel celui de Naours. La rumeur attribue parfois à ces galeries une destination lointaine, un débouché vers un autre village ou quelque abbaye voisine. La chose est difficilement vérifiable, les éboulements empêchant généralement de suivre ces galeries sur tout leur trajet. À propos du souterrain de Gouzeaucourt, J.L. Gibot s'élève catégoriquement contre cette idée : "Il convient dans un premier temps, écrit-il, d'éliminer les hypothèses qui ne sont pas fondées. Tout d'abord il me paraît inconcevable que les souterrains de Gouzeaucourt aient pu rejoindre l'abbaye de Vaucelles. La trop grande différence de niveau et la discontinuité des couches géologiques au niveau de la vallée de l'Escaut notamment, sont à mon sens des obstacles de taille"5. La démonstration est assez convaincante, et il semble bien qu'effectivement ces galeries s'éloignaient généralement peu de l'église de départ. Par contre, il paraît plus difficile de suivre l'auteur lorsqu'il estime que ces galeries ne furent en fait que des "carrières d'extraction de la pierre utilisée comme matériau de construction avant l'usage courant de la brique", sauf à admettre que ce village de Gouzeaucourt fut une exception à la règle générale des muches.

Épehy

Et chez nous, qu'en est-il du souterrain de l'église ? Qu'en sait-on ? L'abbé Paul Decagny écrivait, en 1867, que "sous l'un des contreforts (de l'ancienne église) se trouve l'entrée de vastes souterrains divisés en un grand nombre de chambres s'ouvrant sur une galerie fort étendue"6. Plus précis, Gabriel Trocmé note, en 1924, dans sa "Notice historique sur le bourg picard d'Épehy" (p.11), que "Sous l'église se trouvait l'entrée de souterrains profonds, creusés en plein calcaire, divisés en plus de cent cellules qui étaient rangées le long d'un corridor d'une grande étendue. À ces souterrains correspondaient plusieurs issues qui débouchaient par des escaliers, aujourd'hui comblés, dans diverses propriétés du village".

Trois caractéristiques donc pour ce souterrain : une galerie apparemment fort longue, plus d'une centaine de chambres et aussi plusieurs sorties "privées" déjà obstruées en 1924, l'auteur semblant suggérer que l'extension du souterrain ne se limite pas aux alentours de l'église mais pourrait aller bien au-delà. Une centaine de chambres : cela laisse supposer que le village devait compter au moins quelque 500 habitants susceptibles d'y accéder, la moyenne admise pour l'époque étant de cinq personnes par "feu".

L'accès au souterrain, 1923
Fig.1. L'accès au souterrain, 1923

Le premier relevé que l'on possède de ce souterrain, et qui m'a été communiqué par Claude Saunier, est daté de 1923 (Fig.1). Il s'intitule "Croquis du souterrain, à 14 mètres de profondeur, passe = sous l'église", et porte la mention : "calqué par Mr. Bienaimé à Epehy en 1923". Il a donc été réalisé alors que l'ancienne église était en ruines, détruite en 1917, l'accès du souterrain ayant peut-être été réouvert à la demande Mr. Bienaimé (architecte ?) pour une inspection du sous-sol avant d'entreprendre la construction de la nouvelle église. De fait, le plan ne s'intéresse qu'à la partie initiale du souterrain, celle qui allait porter le nouveau bâtiment, et ne va pas au-delà ; les distances par rapport à l'entrée ont été soigneusement mesurées, de façon à pouvoir localiser exactement les lieux de passage du souterrain sous la future église qui sera achevée quatre ans plus tard. On y voit une galerie descendante qui serpente sur une longueur totale de 41,80 mètres jusqu'à rejoindre à angle droit une autre galerie. Sur la droite, une longueur de 6,50 mètres a été mesurée, et sur la gauche 9,30 mètres au bout desquels la galerie se sépare en deux : 14,50 mètres ont été mesurés sur l'une et 10,70 mètres sur l'autre jusqu'à un "pilier" qui semble obstruer la galerie.

Le second document disponible, également mis à ma disposition par Claude Saunier, a été établi au lendemain de la seconde guerre mondiale. Il s'agit du plan "dressé par Olivier Masson fils à Épehy, échelle 1/500e, le 22 avril 1945". Il compte trois feuillets : l'un porte la légende, les deux autres présentent le même plan de façons légèrement différentes (sens des écritures, longueur de la galerie...). Ces trois feuillets sont reproduits ci-après (Fig. 3, 4 et 5).

Observons que la feuille de légende comporte une mention indiquant que le souterrain a été visité vers 1937-39, par l'abbé Bouly, célèbre radiesthésiste qui avait de la famille à Epehy7. On ignore cependant quel fut le résultat de cette visite et si elle donna lieu à un rapport.

Ce plan montre l'existence d'un système de galeries nettement plus étendu que le précédent et concerne apparemment l'ensemble du souterrain accessible à l'exploration ; de plus il indique la présence d'une trentaine de cellules qui bordent la galerie, dont certaines reliées par un couloir, révélant ainsi que l'agencement de ce souterrain offre une grande similitude avec ceux évoqués plus haut. Tout cela confirme le récit de Gabriel Trocmé.

Légende du Plan dressé par Olivier Masson (1945)
Fig. 2. Légende du Plan dressé par Olivier Masson (1945) – Feuillet 1.

La profondeur est indiquée ici de façon plus précise que le "plan Bienaimé" qui ne mentionnait que 14 mètres : le plancher de la galerie de descente passe rapidement de -3, - 4,25, - 6 et -14,20 mètres pour attendre – 21 après la jonction avec la galerie principale (soit une pente rapide de 50 % environ). La profondeur ensuite atteinte dans la galerie de droite est de – 25 mètres, et il est indiqué plus loin qu'elle se maintient entre -20 et -25 mètres. Celle portée pour la galerie de gauche est nettement moindre : - 13 mètres. Le plan ne note pas la largeur de la galerie : à considérer le plan de 1923 et si l'échelle est respectée, elle ne semble guère excéder un mètre. Enfin la longueur totale du souterrain exploré est d'environ 200 mètres dont 40 mètres pour la descente et quelque 165 mètres pour les galeries proprement dites.

Voici ce que Claude Saunier écrit sur ce souterrain et le récit de l'exploration qu'il en a faite avec son père :
"L’entrée, qui était avant 1917 sous le porche de l’église, n’a guère changé de place. Elle se trouve maintenant au chevet de l’église actuelle ; avant 1917, l’église était orientée traditionnellement vers l’Est, celle de 1927 est perpendiculaire à la grande rue.
La destruction à l’explosif de l’ancienne église a bouché l’entrée et la descente actuelle a été fortement bétonnée. Elle se trouvait dans un local à charbon, détruit à ce jour et il n’y a plus qu’un petit trou d’homme pour y accéder. On descend maintenant jusqu’à moins 20 mètres avant d’être dans le souterrain proprement dit, tout cela en serpentant sous l’église. Gabriel (Trocmé) annonce 100 chambres. Le comblement d’une galerie lors de la reconstruction de l’église en 1926-27 en a fait disparaître 70 que l’on n’a pratiquement jamais cherché à retrouver. MM Gustave LOY et Olivier MASSON ont relevé le plan des 30 et quelques cellules petites ou grandes qui subsistent. Mon père et moi-même y avons travaillé vers 1938-39. Des rigolos y sont descendus ensuite mais aucune étude sérieuse n’a jamais été faite... Archéologue âgé de 13 ans, j’ai relevé, dans une cellule côté gauche en descendant, ceci : «Abbé Desfossé desservant d’Epehy 16...»
Les premières chambres ont été comblées par commodité pour les travaux. Se présente ensuite une longue allée descendante, avec quelques chambres ou cellules à gauche, dont la cellule occupée par le curé d’Épehy en 16… et quelque, lors des guerres franco-espagnoles sûrement. A droite se suivent à présent une bonne vingtaine de chambres, certaines fort vastes et qui pouvaient servir d’église, salle de réunion, voire d’étable ou écurie. Nous arrivons au fond et, s’il y a bien une amorce de galerie à angle droit, c'est-à-dire filant le long de la grande rue, il y a vite des éboulements. Cependant, ce fond est bouché par une terre très tassée et venant de l’extérieur par le haut !!! Si on lève le nez, on voit se dessiner l’arrivée d’un puits d’environ deux mètres de diamètre qui débouchait jadis dans la grande rue ou tout près. On peut supposer, à bon droit, que c’était un puits de remontée de matériaux lors du creusement du souterrain. Notons que tous ces matériaux, pierrailles comme pierres de taille étaient soigneusement utilisées. Le souterrain terminé, ce puits fut soigneusement comblé
La terre de ce puits était si ferme que nous pûmes, mon père et moi, creuser un petit tunnel et ainsi faire la découverte d’un bout de souterrain supplémentaire qui, hélas, était déjà éboulé 50 mètres plus loin !!! Bien entendu, le gamin que j’étais fut le premier à y entrer. Je découvris ainsi, dans un coin, un œuf !!!!!! J’avançais le doigt et mon œuf s’écroula en poussière !!!!!
".

Plan n° 1 du souterrain, par Olivier Masson (1945)
Fig. 3. Plan n° 1 du souterrain, par Olivier Masson (1945) – Feuillet 2.

Plan n° 2 du souterrain, par Olivier Masson (1945)
Fig. 4. Plan n° 2 du souterrain, par Olivier Masson (1945) – Feuillet 3.

S'il est difficile de distinguer sur ces plans, en fonction de la légende, ce qui est parties éboulées ou comblées du souterrain de ce qui est éboulements percés (percés par O. Masson et G. Loy ?), certaines indications sont tout à fait remarquables et inattendues. Ainsi, juste avant le passage du souterrain sous la Grande Rue, la mention d'une sortie (A) débouchant apparemment dans la parcelle "C" ou à proximité, au croisement de la route d'Honnecourt. Puis la mention d'une descente bouchée (D), mais s'agit-il d'une descente vers plus de profondeur ou d'une descente dans le souterrain depuis la surface ? Non moins surprenante est la prolongation de ce souterrain par une galerie serpentant en direction du Nord parallèlement à la route d'Honnecourt, prolongation sur laquelle quelques chambres ont été localisées, et enfin cette énigmatique galerie de gauche qui se dédouble (E et F sur le plan : "percements effectués en 1944-1945") et dont les deux branches se dirigent vers l'ouest parallèlement à la Grande Rue.

"Décidément, Epehy ne peut pas faire comme tous les autres patelins", commente Claude Saunier. Comment expliquer ces particularités ? Gabriel Trocmé assure, on l'a vu, que "plusieurs issues... débouchaient par des escaliers, aujourd'hui comblés, dans diverses propriétés du village" et l'on peut penser qu'il parlait en connaissance de cause. De son côté, Claude Saunier cite un certain nombre de témoignages allant dans ce sens : "À Pézières, dans la cave d’une maison récemment rénovée, il y a, tradition orale, également une entrée. Idem aussi à l’endroit où se situait la ferme Magniez-Dargival, sur la gauche de la route et vers Heudicourt. En avril 2001, un éboulement eut lieu dans le champ d’en face, sur la droite de cette route ; M. Alain BOITEL y descendit avec une échelle et constata qu’une galerie passait en fond et semblait relier Pézières à la Vaucelette !!!!". Est également signalée une "entrée sous le calvaire du château Lempereur", mais aussi, "pour compliquer les choses, les nombreux trous, de-ci de-là, dans le village où l’on a extrait de la pierre de craie pour amendement, d’où des trous à combler au N° 7 de la Rue Neuve ainsi que dans la cave de M. Alfred JOFFRIN, 16 Rue Neuve"

Concernant une possible sortie à proximité du "Château Lempereur", Claude Saunier a précisé les choses en dressant le croquis ci-dessous (Fig.5), et il ajoute : "Au fond du terrain, à l’est du château, et près des limites de la brasserie, il y a toujours sur un petit monticule une croix de calvaire et on peut, paraît-il, entrer sous ce monticule et rejoindre le souterrain."

Croquis des environs du "Château Lempereur" par Claude Saunier
Fig. 5. Croquis des environs du "Château Lempereur" par Claude Saunier

Il ne semble donc pas exclu que l'une des deux galeries orientés vers l'ouest pouvait mener à cette sortie tandis que l'autre aurait abouti à Pezières malgré une distance d'un bon kilomètre, dans la mesure où cette ferme avait dû garder de ses origines le caractère d'un lieu quelque peu fortifié et donc susceptible de servir d'abri à la population. Si la mémoire collective n'a pas oublié le "Château des Moines", c'en est peut-être l'une des raisons ? Dans ses souvenirs d'enfance consignés par Claude Saunier, Gustave Loy raconte : "Pezières possédait donc le prieuré que nous appelions «château des moines», importante bâtisse qui existait encore en 1914 mais qui était inhabitée (...). En 1912/1913 notre grand plaisir était de visiter ce prieuré abandonné avec le fils de Mr Roland, mon camarade d'enfance. Pas trop rassurés, nous explorions les lieux avec les moyens du bord, bougies, allumettes, lanterne tempête. On y retrouvait les accès au souterrain, mais avec une curiosité prudente nos investigations n'ont jamais été plus loin que le bâtiment".

Mais pourquoi une deuxième galerie ? Vers quoi ? Un mystère à éclaircir... Et cette autre galerie en direction d'Honnecourt ? Peut-être simplement une sortie permettant de fuir hors du village de ce côté ? Quant à un débouché possible à la ferme de La Vaucelette, je suis assez tenté de suivre l'avis de J. L. Gibot à propos de Gouzeaucourt... et doute fort qu'une telle liaison ait été techniquement possible.

Autre particularité que signale encore Claude Saunier : "Le puits qui se trouve à l’angle rue des Archers-Grande Rue recèle à mi-profondeur, soit à 25 mètres environ, une cavité latérale qui mène au souterrain (témoignage irréfutable d’Arthur Prévot qui a nettoyé tous les puits d’Épehy)". Je me permettrai d'ajouter ici un souvenir personnel. Après la seconde Guerre Mondiale, je devais avoir à peine dix ans, nous avons visité ce souterrain avec quelques "grands" juste un peu plus âgés, en ayant soin d'emporter, en plus des torches électriques, une bougie qui, si elle s'éteignait, était censée nous indiquer la présence de gaz carbonique (!). Dans mon souvenir, la galerie de droite du souterrain était bouchée à faible distance de l'entrée ; il y avait là, sur la droite, des chambres dans lesquelles nous n'osions pas nous aventurer de peur de tomber dans quelque oubliette ! Nous avons ensuite emprunté la galerie de gauche, et là (je ne pense pas l'avoir rêvé) nous avons vu ce puits dit "de La Poste" : un trou sur la gauche de la galerie, vers le haut d'où tombait une faible lumière, et vers le bas, vers le fond du puits. Il pouvait s'agir, comme le suppose Claude Saunier, d'une sortie, à vrai dire pas très commode à utiliser.

Il pouvait aussi s'agir à la fois d'une façon d'alimenter en eau les habitants "muchés" dans le souterrain et de pouvoir communiquer avec ceux éventuellement restés "en haut" qui pouvaient leur descendre par ce puits informations et victuailles. De façon comparable, c'est-à-dire sans trop attirer l'attention, aux Grottes de Naours la cheminée du boulanger servait à évacuer les fumées du foyer allumé dans le souterrain, quitte à obliger celui-ci à rester "en surface" à ses risques et périls...

Mais on ne saurait cependant exclure que ce puits ait répondu, dans l'histoire, à des besoins divers et peut-être en premier lieu tant à l'extraction de l'eau que de la pierre de construction. Citons à ce propos ce qu'écrit H. Montigny concernant le souterrain de Clary (59) : "Les recherches archéologiques ont montré (...) qu'à l'origine du creusement de ces souterrains était le besoin de se procurer des matériaux de construction : on creusait un puits, on atteignait la couche de pierre blanche (...), on élargissait la carrière souterraine en une "chambre" et, extrayant toujours le matériau recherché, on creusait une ou plusieurs galeries. Par le suite, ces galeries souterraines, devenues sans objet parce qu'on avait épuisé ce qu'elles pouvaient fournir à l'époque, étaient délaissées. On les retouvait à l'occasion des guerres et des invasions : alors elles étaient aménagées, consolidées, prolongées, pour servir de cachettes, d'abris ou de communication"8.

Les derniers documents disponibles, et non des moindres, concernant le souterrain d'Épehy, sont des photos prises à l'intérieur (Fig. 6A à 6H). Elles font partie de la précieuse collection de Claude Saunier et ont toutes été prises dans les années 1980 par Alain Boitel, alors lieutenant des pompiers. Ce sont les Fig. 6 A à 6 H ci-après.

Les photos 6A et 6B montrent le couloir ou allée centrale, simple galerie creusée dans le calcaire et parfois quelque peu remblayée par des éboulis. Bien sûr, on aurait aimé y voir figurer un personnage ou un objet qui aurait pu donner l'échelle... Les photos suivantes, 6C et 6D, révèlent des phénomènes assez classiques dans les galeries souterraines où s'accumulent lentement des dépôts minéraux apportés par l'eau qui suinte.

Sur la photo 6E, à l'entrée d'une cellule vue de l'intérieur, deux inscriptions : à gauche "Pernois, 1969", à droite "1969, Moislain, 80", cette dernière surmontée d'un mot peu lisible, peut-être "Lefevre" ? Donc, deux visiteurs passés par là ensemble à une date relativement récente. Au fond, une partie éboulée.

Contrairement aux apparences, la partie de la galerie apparaissant sur la Photo 6F n'est pas étayée par un système de charpente : il s'agit simplement d'une variation dans la couleur de la craie. On lit en haut l'inscription "Doisy", sans autre précision, nom de personne que l'on trouve à Cambrai. Sur la droite, on aperçoit deux entrées de cellules.

Les inscriptions de la Fig. 6G sont plus précises que les précédentes. Trois sont bien lisibles. De haut en bas : "Boitel, Alain, Pronier, 4 4 1946" avec, au-dessus, peut-être "Félix" ? Et, au-dessous, d'autres chiffres, peut-être une autre date : "4..." ? Il y a là deux écritures nettement distinctes, celle qui concerne Alain Boitel, sans doute des années 1980 comme les photographies et, moins soignée, celle qui concerne l'autre personne et semble donc voir été réalisée le 4 avril 1946.

La photo 6H est sans conteste la plus étonnante de toutes. On y voit, près du plafond, une série d'encoches réalisées régulièrement dans la roche, à peu près alignées de haut au bas sans doute en fonction de la forme de cette roche. Elles sont au nombre d'environ 190 (dans la mesure où la photo permet de les distinguer). À y regarder de près, on s'aperçoit que la roche située sur la gauche comporte aussi de telles encoches, plus difficilement visibles. De l'avis de Claude Saunier, cette photo représente un calendrier et a été prise à l'intérieur de la cellule (ou chambre) où lui-même avait pu observer l'inscription concernant l'abbé Desfossé.

Faut-il imaginer un prisonnier, enfermé dans ce souterrain et consignant sur la roche ses jours d'incarcération, un peu à la façon de Robinson Crusoé sur son île ? Mais comment peut-on compter les jours dans un souterrain ? Selon le rythme des repas apportés ? Ou bien grâce à l'existence d'une cheminée d'aération laissant passer la lumière du jour ? Est-il possible de vivre plus de 6 mois (190 jours)dans de telles conditions ? On peut, bien sûr, penser qu'il peut s'agir de l'un des prêtres réfractaires qui, durant la Révolution, ont refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé de 1790 et furent, à partir de 1792, emprisonnés ou massacrés ou, au mieux, durent s'exiler. L'abbé Desfossé, desservant d'Épehy, fut-il l'un d'eux et aurait-il été emprisonné sous son église ? Mais l'inscription lue par Claude Saunier indique une date vers 16... ce qui est trop tôt pour une telle explication...

Le mystère reste entier...

Allée centrale
Fig. 6A. Allée centrale

Couloir
Fig. 6B. Couloir

Calcite et rubéfaction
Fig. 6C. Calcite et rubéfaction

Stalactites et rubéfaction
Fig. 6D. Stalactites et rubéfaction

Cellule
Fig. 6E. Cellule

Graffitis
Fig. 6F. Graffitis

Graffitis
Fig. 6G. Graffitis

Calendrier
Fig. 6H. Calendrier

Concluons ce paragraphe sur le souterrain d'Épehy par quelques observations et une note d'humour.

D'une part, il semble assez évident que le plan de M. Bienaimé était une reconnaissance préalable à la reconstruction de l'église. Là où il signale un pilier, le plan d'Olivier Masson signale un ouvrage en maçonnerie mais aussi, à la fourche des deux galeries, encore un autre ouvrage identique. Nul doute que ces piliers ont été prudemment érigés, peut-être sous la direction de cet architecte, pour servir de soutènement à la nouvelle église : trois galeries passent en effet dans son sous-sol. Le pilier indiqué par M. Bienaimé fut sans doute le premier construit, ou bien était alors seulement à l'état de projet. La profondeur signalée, de 14 mètres, est d'ailleurs celle de la galerie où se trouve ce pilier.

D'autre part, à considérer l'organisation d'ensemble des galeries actuellement reconnues, j'ai l'impression que l'on peut déceler un déroulement de l'opération de creusement en deux temps. Il y aurait d'abord eu, me semble t-il, une galerie plus ancienne, incluant notamment celle que l'on voit actuellement bordée de chambres, avec une et peut-être deux entrées proches marquées "D" sur le plan de Masson, et qui se dirigeait d'un côté vers l'ouest (Pezières ?) et de l'autre plus ou moins parallèlement à la route d'Honnecourt. À suivre le texte de H. Montigny, on peut penser que les matériaux extraits de ces chambres ont dû être remontés par un puits qui se situerait à proximité : en a t-on la trace ? Il y aurait eu ensuite, en un deuxième temps, le creusement depuis l'église de la galerie descendante qui, à mon sens, pourrait être contemporain de la construction de la première église, en 1618, ou même un peu postérieur.

On sait que cette première grande église a remplacé une "modeste chapelle vicariale" (G. Trocmé), que l'on peut supposer avoir été trop modeste pour pouvoir défendre l'entrée d'un souterrain. La raideur de la pente, qu'un tracé en courbes a pourtant tenté d'atténuer (particularité qu'on ne retrouve pas pour les autres souterrains répertoriés), montre en effet l'existence d'une forte contrainte, celle de la faible distance disponible pour le creusement de cette galerie entre l'église, point de descente obligé, et la jonction avec la galerie pré-existante. Pente et tracé étaient en effet fonction de la profondeur à atteindre (-24 -25 mètres) et de la localisation souhaitable de l'entrée du souterrain : l'église, sous le porche selon Claude Saunier.

Cela donne à penser que la nécessité de ce raccordement au souterrain n'avait probablement pas été pris en compte lors du choix de l'implantation de l'église, et que celui-ci fut réalisé a posteriori. Le fait que les souterrains de la région furent en majorité creusés à cause de la Guerre de 30 ans (1635-1648), soit une vingtaine d'années après la construction de cette église, paraît confirmer cette supposition. Entre le traité de Vervins (1598) qui mit fin aux hostilités avec l'Espagne et la reprise de celles-ci en 1635 sous Richelieu, la construction de cette église se place dans une période de paix relative qui pouvait donner à penser que ce souterrain était désormais inutile. Il devrait d'ailleurs être possible de trouver, dans les archives paroissiales, les dates auxquelles cet abbé Desfossé découvert par Claude Saunier, a officié à Épehy, ce qui préciserait mieux tout cela. Resterait pourtant, s'il en est ainsi, à déterminer quand ce souterrain antérieur auquel on n'accédait donc primitivement que par des entrées "privées", a pu être creusé. On sait que, dans la région, les premiers souterrains le furent dès le XVIe siècle.

Le fait que ce souterrain ait comporté plusieurs entrées paraîtrait assez logique. On imagine mal, en effet, que dans une situation d'urgence, quelque 500 personnes aient pu disposer d'assez de temps pour se rassembler à l'église en y conduisant de surcroît leurs animaux, et s'engager précipitamment dans l'entrée étroite, pentue et malaisée de ce souterrain. De plus, si cette entrée se trouvait effectivement sous le porche comme l'indique Claude Saunier (et non sous l'un des contreforts, comme l'écrit Decagny), l'opération supposait une sorte de profanation du lieu saint par des animaux, chose peu envisageable. D'où, me semble t-il, la nécessité de disposer de plusieurs entrées réparties dans le village et permettant un repli rapide dans le souterrain, même si la multiplicité des accès possibles diminuait d'autant la sûreté de la cachette.

Pour terminer, la note d'humour sera donnée par Claude Saunier. Évoquant ces souterrains d'Épehy, il écrit : "Ils eurent une certaine vogue peu avant la guerre de 40. C’est sans doute après que mon père y fut descendu, et des visites y furent organisées. La première fois, ce fut la Droite qui descendit (1936 n’était pas loin), puis ce fut la Gauche, Henri Vasseur en tête. Pas moyen de s’y tromper !!!! Le résultat : Des noms tracés à la bougie qui, avec le temps, deviennent des pièces de Musée !!!"

Notes :
1 Plusieurs sites internet dont nous nous sommes inspirés, présentent une documentation intéressante sur le sujet 
http://fr.wikipedia.org/wiki/muche ;
http://www.somme.fr (site du Magasine "Pays de Somme" du Conseil Général) ;
http://www.muches.fr, etc.
2 Voir, à l'article "C comme Chevaux", les traces de la bataille d'Honnecourt (26 mai 1642) sur le territoire d'Epehy.
3 Au village natal de ma mère, Beauvois-en-Cambrésis, un de mes oncles fut alors embauché par les Allemands pour installer l'électricité dans la muche... et la mémoire familiale raconte que l'âne de l'un de mes ancêtres se dirigeait tout seul vers la muche quand sonnait le tocsin, preuve d'une utilisation relativement récente de ce souterrain.
4 Voir la revue "Cambrésis Terre d'Histoire" n° 42, juin 2005, p.34.
5 http://perso.orange.fr/contescourt/gouzeaucourt/villagegouz.htm
6 Abbé Paul Decagny : Roisel et ses environs, 1867 – 1990, p.21.
7 Comme le précise cette note, l'abbé Bouly, curé de Hardelot (62) fut effectivement l'inventeur (en 1890) du mot radiesthésie, invention cependant partagée avec l'abbé Bayard, professeur aux Facultés Catholiques de Lille.
8 Henri Montigny : Dans les souterrains de Clary. "Jadis en Cambrésis", n° 30, décembre 1985, p. 18.


Date de création : 31/07/2009 @ 20h01
Dernière modification : 28/10/2010 @ 20h55
Catégorie : Le village
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par fwillmann le 21/10/2010 @ 13h50

Quel sujet intéressant que celui des "muches", bien souvent mal compris ou mal interprété par les historiens locaux ou associations "savantes".
Je félicite l'auteur ici de la synthèse qui a été faite sur ces muches. Je profite aussi pour corriger une adresse web:
www.muches.fr ou www.muches.net

vous trouverez aussi dans toutes les librairies de la Somme, le livre parut en septembre 2009: Les muches, souterrains refuges de la Somme, aux éditions Sutton.

Pour finir, il n'est normalement pas stratégiquement viable de faire plusieurs entrées à ces muches, d'autant que souvent il n'y a pas ou peu de défense aménagées sur ces soit disantes sorties. Les paysans ou villageois s'organisaient à partir de l'église uniquement, c'est le cas de la plupart des muches de la somme et du nord pas de calais. Certains textes du XVIe et XVIIe , en particulier sur les muches de Hersin Coupigny montrent bien cette organisation préventive sur plusieurs heures ou jours.

Cordialement,
F Willmann
GEVSNF

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