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Le 10/03/2013 à 04h08

Les champs - C comme Chemins

C comme Chemins : Ce que disent les chemins du terroir

 

Le terroir d'Épehy : un vaste cercle aux bords irréguliers, d'une superficie de 17,33 km² (ou 1733 hectares) avec, en son centre, le village. Il est fait de chemins, de lieux-dits, de parcelles de terres, toutes choses qui, malgré les apparences, n'ont rien d'anodin car elles gardent en silence la mémoire de nos ancêtres. Génération après génération, les habitants ont inscrit leur histoire sur cet espace que leur travail a construit au long des siècles : c'est le patrimoine non seulement matériel mais aussi culturel qu'ils nous ont légué. Ils l'ont organisé de façon à y vivre au mieux, à le mettre en valeur, à répondre à leurs besoins sans le dégrader, soucieux d'en préserver l'avenir. Et ainsi, sans y penser, ils y ont marqué les traces de leur histoire.

Les chemins d'Épehy : un cas particulier
Ce sont les éléments les plus lisibles du paysage rural. Ils semblent être là depuis toujours, inamovibles, inévitables. Et pourtant, si la chose est vraie pour les voies de liaison avec les villages voisins, les chemins proprement ruraux peuvent se perdre et mourir, disparaître peu à peu, oubliés parce que devenus inutiles. Pire, certains ont peu être délibérément détruits tandis que d'autres, nouveaux venus sans aucune histoire ni autre nom que celui de "chemin rural", ont été créés lors du remembrement des terres, pour répondre aux exigences d'une agriculture toujours plus intensive.

Dans nos régions de plaines et de champs ouverts, le schéma classique selon lequel s'ordonnent les chemins qui structurent le terrroir des villages est celui d'une étoile. "Plantés en tas, au milieu de leur terroir, (les villages) sont au centre d'une étoile dessinée par les chemins de culture"1 (Pinchemel, p. 32). "Une telle organisation, écrit le même auteur (p. 27), s'explique en tenant compte de ses origines lointaines, des techniques agricoles du passé et du mode d'exploitation du sol picard. Dans ce pays aux champs sans clôtures, l'agriculture était autrefois soumise aux pratiques communautaires bien connues : l'assolement triennal, la jachère, la vaine pâture, les bans qui réglaient la vie de la communauté rurale, rendaient nécessaire ce morcellement des champs entre les différentes "soles" du terroir".

Ce que l'on sait de l'histoire d'Épehy montre que les choses n'y furent pas aussi simples2. La disposition en étoile se trouve en effet quelque peu preturbée car, tel qu'il se présente actuellement à nous, le terroir résulte de la réunion, à une date qui reste imprécise, d'au moins deux entités bien distinctes qui s'étaient constituées au Moyen-Âge : d'abord, probablement vers le Xe siècle, Le Riez avec un château féodal, puis, au début du XIIe siècle, Pezières avec sa "grange" (exploitation agricole) monacale. Distants d'environ un kilomètre, ces noyaux à l'origine du village se situent tous deux sur la Chaussée Brunehaut, voie romaine construite vers 10 ou 12 av. J.C. pour relier Reims à Boulogne par Saint-Quentin et Arras. Elle traverse de part en part le terroir actuel, du nord-ouest au sud-est, et les "chemins de culture" tout naturellement prise comme base de départ.

Nous ne pouvons savoir grand chose de ce qu'était, avant sa disparition, la châtellenie d'Épehy, ce domaine de Sohier le Roux, ni de ses limites et zones de culture, sinon qu'elle se trouvait centrée sur le quartier du Riez et s'appelait Espauhy. Car l'organisation du terroir que nous montrent aujourd'hui les photos aériennes et les cartes IGN, et aussi celle figurant sur la carte dite d'État-Major (plus ancienne - levés de 1837 - et donc plus intéressante car elle révèle des tracés aujourd'hui disparus) est celle qui fut mise en place après cet évènement, après que le domaine seigneurial eut été partagé entre les voisins. Ce que nous en percevons aujourd'hui est, pour l'essentiel, l'héritage des XIe-XIIIe siècles, périodes d'importants défrichements dans toute l'Europe. Les modifications apportées par la suite furent assez mineures, seulement celles d'une extension progressive de l'espace cultivé (création de nouvelles fermes isolées) pour atteindre les confins du terroir, cela jusqu'au grand chambardement que fut le remembrement des terres dans les années 1950.

Le Riez et son terroir
L'espace rural compris entre l'ensemble des chemins qui divergent depuis ce hameau (Fig. 1), point d'origine du village, recouvre toute la partie est et sud-est du terroir actuel, soit un peu plus de la moitié. Il s'étend depuis le "Chemin de Cambrai" (qui conduit à Villers-Guislain), jusqu'à celui dit chemin de Péronne, partiellement effacé, qui rejoignait Guyencourt-Saulcourt. À l'intérieur, d'autres voies se dirigeaient vers les villages voisins : Honnecourt, Le Ronssoy, Loeuilly, Villers-Faucon, voies qui étaient utilisées pour partager commodément le terroir en trois soles : céréale d'hiver (surtout blé), céréale de printemps (orge, avoine) et jachère où pâturaient les animaux d'élevage. Cet assolement triennal dont, selon les historiens, la pratique en Europe est contemporaine de l'introduction de la charrue vers le IXe siècle, s'est généralisé aux Xe-XIIe siècles, imposé par les seigneurs.

La divergence des chemins du Riez
Fig. 1. La divergence des chemins du Riez
(d'après IGN et Carte d'E.M., échelle approx. : 1/25 000e).

Qui furent les maîtres des lieux ? Entre les IXe et XIe siècles, une famille de seigneurs dont le plus connu pour avoir été dépouillé de sa châtellenie, est Sohier le Roux. On peut supposer que son domaine, axé sur la voie romaine et la voie Vermand-Honnecourt-Cambrai, recouvrait à peu près l'ensemble du terroir actuel d'Épehy, mais que le défrichement en était alors à peine commencé. De même il est d'ailleurs vraisemblable que le schéma actuel des chemins du Riez ait intégré des voies déjà existantes à cette époque.

Qui hérite des biens de la famille Sohier ? Bien qu'il ne semble exister aucun document mentionnant un acte de guerre ou un partage, la suite de l'histoire montre que cette partie du terroir était passée aux mains des seigneuries voisines, principalement celle de Villers-Faucon et celle d'Honnecourt. D'après Paul Decagny3, en effet, d'une part la chapelle Saint-Nicolas d'Épehy n'était plus qu'une succursale de l'église de Loeuilly, hameau de la paroisse de Villers-Faucon, elle-même dépendant de l'abbaye du Mont-Saint-Quentin (Péronne) - mais le chapitre de Saint-Fursy (Péronne également) y percevait aussi la dîme - et, d'autre part, le baron d'Honnecourt était aussi seigneur d'Épehy et possédait d'importantes propriétés au Riez.

Il est probable que la ligne de partage entre les maîtres d'Honnecourt et de Villers-Faucon suivait la vieille voie romaine. En effet, à propos de l'origine de la ferme de Malassise, Gabriel Trocmé écrit (p. 10) : "Seule, une famille fut établie par le baron d'Honnecourt à l'est du terroir, en raison d'une grande partie de ses terres qui s'étendaient de ce côté et dont beaucoup étaient en friches, principalement le fief de Sarroux (sarrotum, terre en friche ; au XVIIIe siècle, devint Salleroux). Ainsi qu'en témoignent de vieux actes, ce fut la famille Trocmé qui construisit, au milieu des terres à exploiter et dans un petit vallon, une ferme avec ses dépendances ; à cause de sa position sur un des flancs du vallon, elle fut nommée "La Malassise"4.

Les noms de lieux entre le "Chemin de Cambrai" et la Chausée Brunehaut donnent effectivement à penser que ce secteur nord-est du terroir fut défriché plus tardivement que celui du sud-est. Plus qu'ailleurs des bois y ont longtemps subsisté et la toponymie en a gardé le souvenir : Bois Têtard, Vieux Bosquet, Bois de la Maie, Bois Alphonse, Vallée des Trois Arbres, et le Salleroux (devenu Sable Roux sur les cartes), lequel signifie, comme l'indique bien G. Trocmé, un défrichement récent. Sans doute, pour le seigneur d'Honnecourt, cette partie méridionale de ses propriétés aux confins de son domaine, devait-elle paraître bien éloignée, d'où un moindre empressement pour sa mise en valeur.

Le hameau du Riez et la partie sud-est de son territoire relevaient de la paroisse de Villers-Faucon dont les registres consignaient les baptêmes, mariages et décès survenant à Épehy, tandis que la partie nord-est, dont le seul établissement humain était la ferme de Malassise, dépendait d'Honnecourt, soit de son abbaye bénédictine, soit des barons qui régissaient le bourg et souvent aussi l'abbaye à partir du XVIIe siècle.

À cause de cette double dépendance, à la fois religieuse et politique, les deux chemins les plus importants et les plus fréquentés étaient donc ceux d'Honnecourt et de Villers-Faucon, mais leurs destins furent bien différents : le premier est aujourd'hui asphalté, tandis que le second, dit Rue de l'Épine à son arrivée à Villers, se distingue à peine des champs qui l'environnent. "Partant de la Rue de Villers-Faucon, écrit Claude Saunier, il n'était pas à 300 mètres de la fin de cette rue qu'il faisait mine de s'enfoncer dans les terres, et en effet, petit à petit il finissait par être bien encaissé entre deux rouillons. Il a toujours eu un air un peu sauvage, et les chasseurs en étaient fort contents. Par le va et vient de son troupeau de vaches, Augusta Despagne a longtemps entretenu un bon passage. En 1917, les troupes anglaises avaient aménagé de nombreux abris sur les côtés, avec des tôles demi-rondes. En 1985, un tracteur qui travaillait dans les champs au-dessus, s'enfonça dans l'un de ces abris dont les tôles avaient cédé"5.

Deux chemins de ce secteur oriental n'entrent cependant pas dans le schéma général de divergence en étoile : le "Chemin du Catelet" et le "Chemin des Charbonniers" aussi appelé le "Chemin Noir", ce qui s'entend.

L'existence d'une voie, aujourd'hui pratiquement disparue, qui menait directement au Catelet, par le Petit Priel et Vendhuile, est surprenante. Voici comment Claude Saunier décrit, de façon plaisante, "le chemin malchanceux du Catelet" dans son état actuel :

"Il partait de la Rue de la Gare et du raccord des rues de la Brasserie et du Combat en direction du Catelet. Sa première partie buttait, à 300 mètres de là, sur les voies de chemin du fer en longeant sur sa droite une pâture qui devint le terrain de sports dans les années 40, puis simplement terrain de football. Par arrêté municipal, cette première partie fut déclassée et disparut.
Force fut, ensuite, pour le malheureux chemin, de longer ces voies SNCF jusqu'à la route d'Honnecourt, de prendre celle-ci sur 500 mètres avant de retrouver enfin, sur la droite, sa direction vers Le Catelet. Il monte allègrement une petite côte entre le Bois Têtard à droite et le Bois Alphonse à gauche, pour avoir un beau point de vue vers le Petit Priel et Vendhuile, mais surprise ! : en baissant ses yeux (bleu ciel) à ses pieds, notre chemin découvre du blé ! De chemin, il était devenu champ de blé ou de betteraves...
"6.

Une photo récente de Gérard Delauney (Fig. 2), prise en 2008, donne une bonne idée de l'aspect actuel de ce chemin qui, nous précise Michel Delaire, a été de nouveau ouvert depuis le dernier remembrement et rejoint bien à nouveau le Chemin des Charbonniers "même s'il ne suit plus son tracé initial en redescendant sur celui-ci depuis le point de vue dont parle Monsieur Saunier" (message du 23.10.09).

Fig. 2. Le chemin du Catelet en 2008 (Photo G. Delauney).
Fig. 2. Le chemin du Catelet en 2008 (Photo G. Delauney).

Pourquoi un tel chemin ? Quelle était la relation entre Épehy et Le Catelet qui aurait justifié cette liaison directe d'une dizaine de kilomètres ?

Observons qu'il prenait naissance à mi-distance entre Le Riez et Pezières, exactement au croisement Rue du Combat et Rue de la Gare, ce qui montre qu'il ne concernait réellement aucun de ces deux quartiers. Il apparaît plutôt comme une simple bifurcation sans relation particulière avec Épehy, un embranchement sur cette sorte de voie à grande circulation qu'était la Chaussée Brunehaut, à l'usage de voyageurs venant de l'ouest ou s'y rendant. Malgré sa dénomination, on peut penser que sa destination était moins Le Catelet que l'abbaye du Mont Saint-Martin à Gouy (Fig.3). Fondée au début du XIIe siècle comme celle de Vaucelles et occupée par les Prémontrés, cette abbaye fut importante pour la région jusqu'à la Révolution et sa fréquentation a pu donner lieu à la création d'un tel chemin.

L'abbaye du Mont Saint-Martin à Gouy, avant la première guerre mondiale
Fig. 3. L'abbaye du Mont Saint-Martin à Gouy, avant la première guerre mondiale.
Plusieurs fois détruite et reconstruite, il n'en reste aujourd'hui que des ruines
(D'après le site Internet : www.gouy.a3w.fr)

À l'est du terroir, le "Chemin des Charbonniers" ou "Chemin Noir" suit un étonnant tracé sud-ouest nord-est entre les villages d'Épehy et du Ronssoy qu'il semble vouloir éviter. On le repère vers le nord jusqu'à Ossu et la vallée de l'Escaut, et vers le sud jusque Leuilly, mais au-delà, vers où se dirigeait-il ? Il est concevable qu'au nord il aboutissait à ce qui restait de la Forêt Arrouaise (dite aussi Forêt Charbonnière) où se fabriquait le charbon de bois, mais vers le sud, où les charbonniers allaient-ils livrer leur charge ? Vermand ? L'abbaye du Mont Saint-Quentin ? Péronne ? On ne sait.

Mais pourquoi ce cheminement spécialement pour les charbonniers, à l'écart des principaux lieux habités et passant seulement à proximité des fermes de Malassise et de Loeuilly ? Les charbonniers étaient des hommes de la forêt, à la fois craints et considérés comme suspects, à demi-sauvages et peu recommandables ni fréquentables, et sur lesquels étaient colportés bien des légendes. Il est fort plausible que cet itinéraire particulier leur ait été imposé par les maîtres des lieux, de façon à limiter leurs contacts avec la population et à assurer la tranquillité publique...

Pezières et son terroir

Au début du XIIe siècle, nouveaux venus dans la région, les moines cisterciens de Vaucelles (dont l'abbaye est fondée en 1132) créent sur la voie romaine une exploitation agricole qu'ils dénomment Pezières. Pour ce faire, ils reçoivent en donation ou en fermage des seigneurs voisins (Honnecourt, Villers-Guislain - qui dépendait en grande partie d'Honnecourt - et probablement l'abbaye du Mont Saint-Quentin dont dépendaient Heudicourt et Villers-Faucon) des terres situées aux environs de leur "grange". Selon des baux du XVIIIe siècle mentionnés par l'abbé Decagny, ces terres s'étendaient sur 800 hectares, la moitié du terroir actuel, et se situaient entre les chemins de Villers-Guislain et de Villers-Faucon (Fig.4).

La divergence des chemins de Pezières
Fig. 4. La divergence des chemins de Pezières
(d'après IGN et Carte d'E.M., échelle approx : 1/25 000e)

Comme pour Le Riez, les appellations des lieux-dits de ce terroir de Pezières tendent à montrer que la partie nord (entre Pezières et La Vaucelette - Villers-Guislain) fut largement mise en culture, tandis que le défrichement du reste semble avoir été nettement plus tardif, comme en témoignent les toponymes locaux : "Vallée du Bosquet", "Vallée Brûlée" (c'est-à-dire essartée ?), le "Bois Jaquenne" (ou "Paquenne" selon l'IGN), "Au-delà des Bois", "La Haie Tassart", tandis que "Les Houiches" signalent des terres labourables (une clairière dans la forêt ?)7.

La "Ferme du Bois", dont on ignore la date de création, ne fut-elle pas, comme "La Malassise", une ferme isolée construite tardivement pour ouvrir de nouveaux champs dans la forêt ? Les "Fermes du Bois" ne sont pas rares dans la région, mais elles se situent généralement, et fort logiquement, vers la limite du terroir (ainsi celle de Metz-en-Couture) tandis que la nôtre, fait curieux, est toute proche de la "grange" de Pezières. À croire que, dans cette direction, la forêt commençait aux portes de la ferme monacale. Quant aux fours à chaux, "Les Chaufours", il avaient besoin de bois comme combustible et devaient donc être implantés au plus près de la forêt.

De l'ensemble de ces observations on peut conclure que les moines s'attachèrent surtout à mettre en valeur l'espace situé au nord de la Chaussée Brunehaut en direction de Villers-Guislain (d'où leur reprise de la Ferme de la Vaucelette), cela de façon fort logique : il s'agissait avant tout de ravitailler l'abbaye de Vaucelles, au nord, et mieux valait ne pas trop s'éloigner de cette direction.

Encore deux exceptions au dispositif de chemins en étoile : la voie Pezières-Loeuilly et le "Chemin Vert".

Il faut considérer que la voie qui menait de Pezières à Loeuilly (dont la "Rue entre Mur et Bois" et la "Rue de la Haie du Pré" sont des tronçons) n'était qu'un chemin de liaison qui évitait le passage par le bourg d'Épehy - Le Riez, et n'était donc pas comprise dans le domaine de Pezières. P. Decagny (p. 117) rapporte qu'un accord avait été passé entre les religieux de Vaucelles et les chanoines du Chapitre du Mont Saint-Quentin selon lequel les premiers ne devaient faire aucune acquisition sur les domaines des seconds, ce qu'ils tentèrent cependant de faire à Loeuilly et qui leur valut d'être condamnés en jugement.

Quant au "Chemin Vert", orienté sud-ouest nord-est, prolongé par une limite de propriété (carte IGN 1/25 000e), au delà de son croisement avec le "Chemin Blanc", il se termine à angle droit sur la Chaussée Brunehaut, ce qui laisse soupçonner une connexion voulue avec celle-ci. Vers le sud-ouest, on le suit en direction de Saulcourt, il évite les villages et se tient plutôt aux limites de leurs terroirs jusqu'à Bussu où il se subdivise en deux, vers l'abbaye du Mont Saint-Quentin et vers Péronne. Nul doute qu'il s'agisse d'une ancienne et importante liaison régionale dont le nom de "Chemin Vert" qu'elle prend à Épehy et que l'on trouve fréquemment dans des communes de la région, rappelle qu'elle traversait là une zone encore bien boisée.

Tenter, comme je le fais ici, de discerner ce qu'était le terroir à partir du réseau des chemins et de la toponymie ne permet cependant pas d'en dessiner les contours de façon nette. Ainsi, il est difficile de savoir si l'espace entre les deux chemins de Villers-Guislain (Vallée Vincent, Demi-Lune, Vallée aux Chiens, Longue Vallée) relevait de Pezières ou d'Épehy-Le Riez... En fait, les limites de ces espaces n'étaient sûrement pas aussi bien claires qu'elles le sont aujourd'hui : ainsi, jusqu'au XVIIIe siècle, le lieu-dit "Champ Jean Levert" faisait-il l'objet d'un litige entre Villers-Guislain et Épehy8.

Et entre Pezières et le Riez, qu'y avait-il ?

Le sujet mériterait un article particulier, mais il est troublant de constater que non seulement la carte de Nicolas Samson (1656) considère encore Pezières comme une ferme isolée distincte d'Épehy, mais aussi celle de Cassini, établie au milieu du XVIIIe siècle : Pezières y est en effet traité comme une "Vaquerie", c'est-à-dire comme les fermes de Malassise, La Vaucelette et Revelon, tandis qu'Épehy (Le Riez) y apparaît comme un bourg d'ailleurs qualifié de "succursale" pour marquer sa dépendance de Villers-Faucon. Est-ce à dire qu'à cette époque le fameux lotissement qui a relié nos deux quartiers n'était pas encore réalisé ? Il est vrai que, dans leurs écrits, ni P. Decagny ni G. Trocmé ne proposent une date pour cette opération dont ils mentionnent simplement qu'elle fut due à l'initiative des moines.

En guise de conclusion
Terminons-en avec les chemins du terroir en examinant un bien curieux document daté de 1806. Il s'agit d'une délibération du Conseil Municipal dont l'objectif était apparemment d'établir ou de faire respecter une réglementation sur la largeur des chemins.
La délibération, écrite de façon assez curieuse, dans un français approximatif proche du picard et pas toujours bien clair, est signée par "Derche, maire" (Armand Derche fut maire de 1804 à 1807, puis de 1818 à 1828), "Hangard, adjoint" (Jacques Hangard avait été maire en 1803 et 1804), puis par les conseillers "Lempereur", "Trouvé", "Wasseur", "Hérouard", "Dhervilly", plutôt écrit "Dhervillers"9. La date ne figure pas sur notre document (elle devait se trouver en haut de la page), mais la délibération suivante, concernant le glanage dans les champs, est clairement datée du 28 juillet 1806 : on peut en déduire que celle-ci est soit du même jour soit un peu antérieure.

En voici ci-dessous la copie (Fig. 5) et sa transcription sans modifications.

Fig. 5. Délibération du Conseil municipal, 1806 (Coll. C. Saunier).
Fig. 5. Délibération du Conseil municipal, 1806 (Coll. C. Saunier).

Chemins des solles ayant trois mètres (six pied)

1° le chemin qu'il conduit derrière le bois à Heudicourt appellé le chemin blanc
2° le chemin qu'il conduit depuis le jardin Dhervilly jusqu'au chemin de Villers-Guislain
3° le chemin qu'il conduit depuis le jardin de la V (veuve ?) Marquand jusqu'au chemin du charbonnier
4° le chemin qu'il conduit de la ruelle Francville jusqu'au terroir de Villers-Faucon
5° le chemin qu'il conduit du susdit chemin au chemin de Roisel
6° le chemin de la ruelle du Grassier jusqu'au chemin de Saulcourt traversant la haÿe tassar
7° le chemin de la haÿe du prez (jusqu'au ?) chemin qu'il conduit d'Epehÿ à Templeux le Guérard
8° le chemin derrière le haÿe depuis le jardin Dhervilly jusqu'à la ruelle Marie Viant
Et d'après l'énumération parlée plus haut il a été convenu tout unanimement que nous nous transporteront tous par lesdit chemin et qu'en conséquence qu'il serait fait des marque distinctives qu'il serait donné six mètres au chemin vicinaux (vingt pied) et trois mètres au chemin des solles (six pieds) et que copie en sera adressée au préfet de notre département, et qu'il sera lue et publiée comme des coutumes pour qu'aucun individu de cette commune n'en prétendent cause ignorance.
Epehy le jour mois et an susdit.

     Derche maire               hangar adjoint                           Lempereur                       trouvé
                      wasseur                                                           hérouard                            Dhervillers

Cejourd'hui Vingt huit juillet mil huit Cent six nous Maire adjoint Municipal de la Commune d'Epehy, vue la loÿ rurale et autres arrêtés...

Que nous apprend ce texte ?
D'abord l'existence de deux types de chemins : les chemins vicinaux devaient avoir une largeur de 6 mètres (ou vingt pieds, toujours selon le document) et les chemins ruraux dénommés ici "chemins des solles" (c'est-à-dire des "soles" en référence à l'assolement triennal pourtant en désuétude à cette époque), cette largeur devant être de trois mètres (ou dix pieds).
Quelques chemins vicinaux (c'est-à-dire conduisant à une autre commune) sont indiqués : de Villers-Guislain, de Villers-Faucon, de Roisel, de Saulcourt et, curieusement Templeux-le-Guérard ; d'autres n'apparaissent pas : ceux utilisant la Chaussée Brunehaut (vers Heudicourt et le Ronssoy), celui d'Honnecourt, celui de Villers-Guislain/Cambrai à partir du Riez.
Huit "chemins des solles" sont énumérés et numérotés, mais si leur description n'est pas aisée à interpréter et leur localisation pose question...
Seul le premier des huit paragraphes est clair : il s'agit du Chemin Blanc vers Heudicourt. Les autres soulèvent deux problèmes principaux, dans la mesure où les chemins sont désignés de façon fort imprécise :

- leur point d'origine est donné à partir de la propriété ou du lieu d'habitat d'une personne dont il est difficile de savoir où elle vivait : jardin Dhervilly cité deux fois, jardin Marquand, ruelle Francville, ruelle du Grassier (est-ce un nom de personne ?). Le jardin Dhervilly semble avoir été situé Rue du Combat (à l'époque : Derrière les Haies) puisqu'à partir de là on pouvait se diriger vers le chemin de Villers-Guislain ou vers la ruelle Marie Vion (Viant ?). Par contre, où donc pouvait se trouver le jardin de la (veuve ?) Marquand d'où on pouvait se diriger vers le Chemin des Charbonniers ? Et où était cette ruelle Francville qui se prolongeait pour devenir chemin de Villers-Faucon, lequel partait du Riez : au Riez ? Même question pour la ruelle du Grassier qui devenait chemin de Saulcourt passant par la Haie Tassart : était-elle à Pezières ?

- la formulation "le chemin qui conduit de... jusque..." indique très probablement la portion de la voie dont la largeur doit être de trois mètres. S'il en est ainsi, curieusement au moins deux chemins qui faisaient partie de la voirie communale (celui de Derrière les Haies et celui de la Haie du Pré) devraient être considérés comme chemins ruraux. De même, celui qui conduit de la ruelle Francville au terroir de Villers-Faucon en passant par le Rideau Mathieu devrait aussi être "chemin des soles" et non chemin vicinal, bien qu'il aboutisse à cette commune avec laquelle Épehy a entretenu pendant des siècles une relation de dépendance ; ou bien,au contraire, s'agissait-il d'une sorte de déclassement volontaire de ce chemin pour bien marquer la fin de cette dépendance1 ?

Enfin l'identification de certains "chemins des soles" reste problématique. Ainsi celui du paragraphe 3, qui conduit du jardin Marquand jusqu'au Chemin des Charbonniers. Celui du paragraphe 5, entre chemin de Villers-Faucon et chemin de Roisel est-il cette voie longue d'à peine 500 mètres, orientée NNO-SSE, et encore apparente sur la carte au 25 000° ? Au paragraphe 6, s'agit-il du chemin situé entre l'actuel chemin de Saulcourt et le chemin Vert, passant effectivement par la Haie Tassart ? Enfin on voit mal quel chemin pouvait partir de celui de la Haie du Pré et rejoindre celui de Templeux-le-Guérard (voir Article "L comme Lieux-dits", lequel divergeait de la route du Ronssoy au lieu où sera posée la barrière de la voie ferrée Vélu-Bertincourt.

Conclusion : il eut été préférable que les élus ajoutent à leur délibération une carte des "chemins des solles"... mais on ne peut leur en vouloir !


Notes :
1 Pinchemel Ph., Godard J., Normand R., Lamy-Lassale C. : Visages de la Picardie, 1949.
2 Voir A. Franqueville: Épehy, recherches sur les origines d'un village picard, 2008, 53 p.
3 Abbé Paul Decagny : Roisel et ses environs. Histoire de l'arrondissement de Péronne. Monographies des villes et villages de France. 1867 – 1990, 121 p.
4 Gabriel Trocmé : Notice historique sur le bourg picard d'Épehy. 1924, 24 p.
5 Texte inédit. Communication personnelle.
6 Texte inédit. Communication personnelle.
7 Le mot "Houiches" que l'on trouve aussi sous les formes Ouiches, Wiches, Houches et Ouches, dérive du latin tardif Olca qui désigne des portions de terre labourables. On repère le même mot, parfois sous des formes différentes, sur les terroirs de Guyencourt-Saulcourt, Hesbécourt, Bellicourt, etc. (Voir l'article "L comme Lieux-Dits").
8 Arnaud Gabet : Villers-Guislain. Ed. Cambrésis Terre d'Histoire, 2006 (p. 39).
Aucun prénom n'est mentionné. On retrouve quelques années plus tard, dans la fonction de maire d'Épehy, Henri Lempereur (1866-1870) et Éloi D'Hervilly (1870-1871), mais il s'agit probablement de la génération suivante.

 


Date de création : 01/08/2009 @ 11h43
Dernière modification : 02/11/2009 @ 18h16
Catégorie : Les champs
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par Delaire le 23/10/2009 @ 08h17

Une petite précision à apporter à cet article passionnant :

Depuis le dernier remembrement, le Chemin du Catelet est de nouveau ouvert et rejoint bien le Chemin des Charbonniers même s'il ne suit plus son tracé initial en redescendant sur celui-ci depuis le point de vue dont parle Monsieur Saunier.

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