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Le 10/03/2013 à 04h08

Le village - B comme Blé

B comme Blé : Vol de blé à Pezières

 

Dans leur ouvrage sur les fermes et les fermiers de l'Abbaye de Vaucelles (p. 210), Arnaud Gabet et Jean Doffe relatent le fait divers suivant1 :

"8 août 1775 : La Maréchaussée Générale de Picardie est obligée d'intervenir à Pézières car «les habitants d'Épehy et de Pézières s'avisent de troubler les moissonneurs dans leurs travaux et de venir en troupe de nuit dans les terres labourables pour voler les bleds desdits sieurs de Vaucelles». Surprises en flagrant délit par la maréchaussée, 25 personnes jettent bas leurs charges et se mettent à courir de toutes leurs forces pour se sauver à travers les bois et fossés (seule une femme appelée Marguerite, femme d'un manouvrier faisant la moisson aux fermes de Malassise, est prise. Celle-ci «nie purement en simplement qu'elle n'a point pris de bled et qu'elle n'était point avec les personnes qui se sont sauvées». Elle est donc, faute de prisons sur les lieux, incarcérée chez le sieur Magnier, laboureur à Pézières, avant d'être conduite à la prison royale de Péronne)."

Par-delà la mésaventure de la pauvre Marguerite dont on ne sait quel fut le destin, il est intéressant de situer ce récit dans son contexte social et historique. Les acteurs en cause nous donnent un bon aperçu de la composition de la société villageoise en cette fin d'Ancien Régime : on y trouve "les habitants", "les moissonneurs", "les sieurs de Vaucelles" représentés par leur(s) fermier(s), le "manouvrier", le "laboureur".

Cette société n'était en effet nullement égalitaire. "Quelques «coqs de village» la dominaient, écrit l'historien Georges Lefebvre, grands fermiers (tels ceux des "sieurs de Vaucelles") ou laboureurs propriétaires (tels "le sieur Magnier")2, qui donnaient du travail aux autres et accaparaient l'administration locale. C'était une bourgeoisie paysanne... Mais la plupart des paysans n'occupaient pas assez de terre pour vivre : il leur fallait demander un salaire d'appoint comme journaliers (les moissonneurs, manouvriers comme le mari de Marguerite), pratiquer un métier complémentaire... c'est à tort qu'on parle souvent des paysans comme si tous étaient propriétaires ou fermiers : le ruraux démunis doivent compter au vrai comme prolétaires"3.

Dans l'histoire, l'année 1775 est connue comme celle de "la guerre des farines". En 1773 et en 1774, la récolte de blé avait été mauvaise, le prix du pain et de la farine ont donc augmenté et, pour y remédier, en septembre 1774 le ministre Turgot crut bon de décider la libéralisation du commerce des grains. L'effet obtenu fut l'inverse de celui espéré : des "accapareurs" stockèrent les grains désormais libres de circuler et spéculèrent sur les prix, provoquant disette et émeutes au printemps 1775, moment de la soudure. En ville, les émeutes furent dirigées contre les boulangers et les meuniers, en milieu rural contre les commerçants et les fermiers. Si elles se produisirent surtout en avril et mai, elles se prolongèrent durant 5 mois (ainsi jusqu'en août à Épehy).

Le cas d'Épehy montre que ces émeutes ne furent pas des jacqueries (c'est-à-dire des manifestations dirigées contre l'autorité politique), mais en quelque sorte une revendication de justice alimentaire : le blé produit localement doit rester dans la communauté villageoise et non aller aux moines l'abbaye de Vaucelles ou ailleurs. Il est d'ailleurs significatif d'observer que, dans la mémoire collective du village, la "grange" des Cisterciens à Pezières a laissé le souvenir non pas d'une exploitation agricole ou d'une ferme, et moins encore d'un établissement principalement religieux, mais bien d'un château (le "Château des Moines"), c'est-à-dire une sorte de domaine fermé et protégé, au fonctionnement économique et social autarcique, sans lien organique avec le reste du village et ses habitants, hormis celui de fournir quelques emplois saisonniers.

Le "Château des Moines" de Pezières avant 1917
Fig. 1. Le "Château des Moines" de Pezières avant 1917,
désaffecté bien avant le Première Guerre mondiale. (Coll. Claude Saunier)

Sur le plan social, les sources documentaires témoignent d'une aggravation des oppositions, voire d'une polarisation économique et sociale (Encyclopédie "Wikipédia") : à une élite restreinte de fermiers riches s'oppose une masse de plus en plus pauvre. Le récit rapporté montre bien qu'il ne s'agit pas de chapardages individuels, mais bien d'une "troupe" de 25 personnes, ce qui suppose une concertation et une certaine organisation pour mener l'opération. "Les cibles des émeutiers sont ainsi ceux qui se sont émancipés de la discipline communautaire : fermiers et grands exploitants du Bassin parisien... parfois encore des propriétaires nobles ou ecclésiastiques...".

Les historiens considèrent ce mouvement social de 1775 comme un signe avant-coureur de la Révolution. Les habitants d'Épehy et de Pezières ne voyaient probablement pas si loin, et peut-être ne s'agissait-il pour eux que d'une façon de survivre à la disette, mais la concomitance des faits donne à penser qu'ils vivaient cependant bien en phase avec ce qui se produisait dans le reste du royaume.

Notes :
1 A. Gabet, J. Doffe : Fermes et fermiers de l'abbaye de Vaucelles de 1132 à nos jours. 1996.
2 Il s'agit vraisemblablement de l'ancêtre d'Arsène Magniez, maire du village au début du XXe siècle, dont la ferme, toute proche du "Château des Moines", est devenue après la Grande Guerre propriété de la famille Loiseau.
3 G. Lefebvre : La Révolution Française. Peuples et Civilisations, p. 54. PUF. 1957, 686 p.


Date de création : 04/08/2009 @ 13h27
Dernière modification : 04/08/2009 @ 20h11
Catégorie : Le village
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