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Le 10/03/2013 à 04h08

Le village - R comme Rail

R comme Rail : la Guerre du Rail à Épehy

 

Il ne fait pas de doute que l'importance stratégique du village d'Épehy, de même que nombre de malheurs qui s'en suivirent pour les Épéhiens au cours des deux guerres mondiales, tirent en grande partie leur origine de la présence de la gare ferroviaire. C'est par le rail que transitaient le plus facilement les troupes, amies ou ennemies, les marchandises, armes et munitions, et c'est aussi par le rail que les Allemands évacuèrent les habitants d'Épehy le 20 février 1917 avant de détruire le village.

Cette importance était d'autant plus grande que deux lignes s'y croisaient : la ligne de Cambrai à Saint Just, d'abord ouverte entre Cambrai et Épehy (22 km) le 16 novembre 1876, et la ligne de Vélu-Bertincourt à Saint-Quentin (39 km) ouverte progressivement entre 1879 et 1880. À la fin du XIXe siècle, le trajet Paris-Cambrai prenait 6 heures, dont 1 h. 40 d'attente pour les correspondances (voir en annexe le tableau des horaires). L'arrêt quotidien des trains a contribué considérablement au développement économique du village, à son ouverture sur l'extérieur, et à l'animation du quartier de la gare1.

Détruite en 1917, la gare fut reconstruite dès 1920. La première ligne fut définitivement fermée au transport des voyageurs en 1970 et à celui des marchandises en 1990. Quant à la seconde, le tronçon Fins/Sorel-Vélu fut fermé en premier dès 1955, le tronçon Vermand-Fins/Sorel, sur lequel se trouvait, le village le fut en 1969, et le dernier, Vermand-Saint Quentin, en 1992. Seule reste en service la partie située entre Sainte-Émilie et Épehy, pour les besoins de la sucrerie.

La gare d'Épehy reconstruite en 1920
Fig. 1. La gare d'Épehy reconstruite en 1920
(Carte postale, coll. C. Saunier).

La gare est aujourd'hui reconvertie en école intercommunale de musique, et un aménagement du tracé de la ligne entre Péronne et Épehy en "coulée verte" fait partie des projets écologiques de la région.

La Première Guerre mondiale : le succès inégal des interventions aériennes

Ce que nous savons des actions militaires dont le rail fut alors le théâtre nous a été transmis par Gabriel Trocmé, alors maire du village, qui notait chaque jour soigneusement dans ses "Carnets de Guerre" tous les évènements auxquels il assistait2.

Les deux premières bombes visant la gare sont signalées le 26 septembre 1915, pendant la réunion du Conseil municipal ! On ne sait si l'aéroplane était français ou anglais, mais ses bombes tombèrent un peu trop au nord-est, "dans le champ de M. Alphonse" précise G. Trocmé et ne brisèrent que les carreaux de l'hôtel Blanchard, place de la gare. Mais dès 1915 le village était habituellement visité par les avions : "Chaque matin et chaque soir, deux aéroplanes allemands viennent survoler Malassise, écrit G. Trocmé ...Tous les deux jours environ, un aéroplane français vient au dessus de nous et est naturellement bombardé, sans résultat heureusement" (22 septembre 1915). Moins chanceux, un avion français sera, par contre, abattu au Bois Jacquenne le 1er septembre 1916.

La place de la gare (restaurant Ménil et café Bouchez) avant 1914
Fig. 2. La place de la gare (restaurant Ménil et café Bouchez) avant 1914
(Carte postale, coll. C. Saunier).

Conscients de l'importance du rail dans la conduite de la guerre, les Allemands avaient fait poser, apparemment au cours de l'année 1916, deux nouveaux embranchements ferrés : l'un, à partir de la ligne de Vélu-Saint Quentin, aboutissait à la ferme de Malassise où se trouvaient les grands magasins de l'armée "Il y a de tout : boulanger, pommes de terre, légumes secs, vêtements, accessoires de sellerie etc. Quel bazar !" écrit Trocmé (15 septembre 1916), l'autre à celle de la Vaucelette, destinée à devenir un point fort de l'artillerie allemande.

Les deux fermes constituaient en quelque sorte des avant-postes avec lesquels des mouvements de troupes et de matériels étaient , en toute saison, rendus plus aisés que par les chemins de terre existants. À propos de l'embranchement de Malassise, G. Trocmé signale d'ailleurs, le 2 octobre 1916 : "165 prisonniers civils ramenés de Valenciennes sont arrivés ce matin pour faire un chemin de fer à Malassise. Ils se refusent à travailler. Gare !".

Gare de Malassise-Ferme, 1916-1917
Fig. 3. Gare de Malassise-Ferme, 1916-1917 (photo Coll. C. Saunier).

Au cours du mois précédent, le vendredi 15 septembre 1916, l'autre embranchement avait subi un sévère bombardement au niveau du lieu-dit La Bonnette. G. Trocmé se réjouit de l'évènement qu'il relate ainsi : "A la bonne heure ! Voilà du bon et vrai travail ! 4 aéroplanes sont venus jeter hardiment à moins de 60 mètres de hauteur des bombes sur un train de munitions à La Bonnette. Chauffeur tué et mécanicien grièvement blessé sur la 2e locomotive. La 1re locomotive ramène en toute hâte une douzaine de wagons en gare, tandis que les 30 ou 40 autres sautent pendant trois heures et demie jusqu'à 6 heures ½ du soir !". Il s'agissait, bien que l'auteur ne le précise pas, d'avions anglais, "une attaque aérienne des plus réussies, commente Claude Saunier, quatre aéroplanes ne portant chacun que quelques bombes".

Ce succès est d'autant plus apprécié qu'il vient en quelque sorte compenser la précédente attaque aérienne du 21 juillet qui fut particulièrement désastreuse pour le village.

Voici le rapport qu'en fit alors Gabriel Trocmé : "Aujourd'hui, triste et lamentable journée pour Épehy. Aéroplanes anglais (on dit 8) jettent 11 bombes sur Épehy. La première sur la maison Isèbe (Grande Rue), sur le ravitaillement américain. Tous les alentours abîmés. Je suis projeté à terre et couvert d'éclats de verre. Plus une vitre. Deux soldats sautant d'une auto tombent raides morts sous mes yeux. La deuxième sur la maison du garde (Rue Margot)" blessant grièvement sa femme et tuant une voisine, la troisième sur Pezières où elle tue 4 soldats allemands, et les autres encore dans la Grande Rue ou dans la Rue Neuve, une sur le malchanceux hôtel Blanchard près de la gare et une autre... à Villers-Guislain ! Au total, le bilan fut d'une habitante tuée, une autre grièvement blessée, un prisonnier civil blessé, et chez les soldats allemands, 6 ou 8 tués et 15 blessés.

Le 21 juillet 1916. La maison Isèbe bombardée par les Anglais, n° 69 Grande-Rue
Fig. 4. Le 21 juillet 1916. La maison Isèbe bombardée par les Anglais, n° 69 Grande-Rue
(Coll. C. Saunier).

L'hôtel du Vermandois, place de la gare
Fig. 5. L'hôtel du Vermandois, place de la gare (Coll. C. Saunier).

Le maire du village ne comprend pas cette intervention anglaise et laisse éclater sa colère : "Je déclare franchement que je trouve ce procédé de tirer sur les villages idiot et criminel autant qu'inutile. Pourquoi cela, alors que le long de la journée d'interminables convois sillonnent les routes, des trains sans fin stationnent quatre heures en pleine voie à un kilomètre du village et qu'on ne les inquiète pas... Messieurs les Anglais... vos aviateurs ou leurs chefs sont des fous ou des gens ivres" .

Gabriel Trocmé (1866-1946), maire d'Épehy de 1908 à 1928
Fig. 6. Gabriel Trocmé (1866-1946), maire d'Épehy de 1908 à 1928
(Coll. C. Saunier).

Faut-il penser que la cible de ce bombardement bien mal ajusté aurait dû être le quartier de Pezières où stationnaient les troupes allemandes ? Ou que le lâcher des bombes s'est fait de trop haut pour être précis ? Ou que l'intervention avait été improvisée faute de renseignements sur le village ? G. Trocmé manifesta d'ailleurs la même désapprobation lorsque, une semaine après le succès de La Bonnette, des aéroplanes (alliés ?) allèrent jeter des bombes sur les fours de Malassise : "La belle avance, écrit-il. C'est idiot de criminel, je ne sors pas de là !" (24 septembre 1916).

Quant à la ferme de La Vaucelette, Arnaud Gabet, dans son Histoire de Villers-Guislain (2006, p.74), rapporte que, sans doute fin 1916, "Les Allemands (y) avaient installé une pièce d'artillerie lourde à longue portée sur la voie ferrée. Renseignement pris auprès de M. Bernard Delsert, spécialiste de l'artillerie, il s'agit probablement d'un canon de 380 mm qui se déplaçait sur un épi courbe pour ajuster ses tirs sur des objectifs stratégiques tels que noeuds ferroviaires, gares de triage... dans un rayon de 20 à 24 km. Ce monstre de 270 tonnes et 42 m de long tirait des obus de 750 kg (le tube du canon mesurait 17 m de long!)".

Illustration tirée de l'ouvrage de A. Gabet
Fig. 7. Illustration tirée de l'ouvrage de A. Gabet.

Il semble bien que, peu après son installation, ce canon fut régulièrement pris pour cible par l'aviation alliée puisque l'on trouve dans les Carnets de G. Trocmé, à la date du 3 janvier 1917 : "Ai-je écrit (je ne sais plus et je trouve oiseux de relire) qu'il y a 5 jours, trois bombes anglaises de moyen calibre étaient venues tomber à La Vaucelette à 1 heure du soir ? C'est le commencement de l'arrosage hebdomadaire". Un arrosage hebdomadaire qui conduisit les Allemands à démonter leur canon dès le 11 février 1917.

Ajoutons, pour conclure sur cette période l'histoire, et toujours selon A. Gabet, que la petite ligne Vélu-Saint Quentin joua un rôle de premier plan lors de la bataille de Cambrai (20 novembre - 7 décembre 1917). Pas moins de 476 tanks dont 378 chars de combat furent en effet acheminés par cette ligne depuis le nord-ouest de Péronne) jusqu'à la gare de "New Heudicourt" (probablement créée pour la circonstance), à mi chemin entre Heudicourt et Épehy, où ils furent déchargés sur une rampe spécialement aménagée le long de la ligne. "De là, ils ont gagné le village de Villers-Guislain, les filets de camouflage représentaient des ruines de briques et pierres pour se confondre avec l'environnement" (p.75).

La Deuxième Guerre mondiale : mitraillage et bombardement de la gare

Au cours de la seconde guerre mondiale, la gare d'Épehy fut la cible de deux raids aériens : le mitraillage du 6 août 1944 et, le lendemain, le bombardement du 7 août.

Mais avant d'évoquer ces deux évènements, un autre souvenir doit être rappelé : de la même façon que la gare fut, en février 1917, le point de départ de l'évacuation des Épéhiens vers Berlaimont (voir Fig. 5 de l'article "C comme Calvaires"), elle fut aussi, pour un certain nombre d'entre eux, le point de départ de l'exode de mai 1940 vers l'ouest de la France, tandis que d'autres partaient avec les moyens du bord : automobiles particulières, voitures à cheval, chariots agricoles...

Outre la photo ci-dessous (Fig. 8), Gérard Delauney nous a transmis le récit de ce que fut ce départ pour sa famille.

"Nous avons pris le train-balai de la SNCF dans l'après-midi du 17 mai 1940, après une attente interminable dans la gare, survolée en droite ligne, à un moment, par un groupe serré de Heinkel 111 qui fonçait en rase-mottes vers Péronne. Je les ai vus arriver par la Vallée Vincent, contraints de reprendre de l'altitude pour franchir le village. Nous avons eu peur, et nous avons été bien contents d'embarquer dans la fausse sécurité d'un wagon à bestiaux en bon état, dit 40 et 8 par les Américains de la Première Guerre (40 hommes, 8 chevaux).
Via Péronne où nous avons vu, causés par les Heinkel, nos premiers dégâts de la guerre, nous sommes allés passer la nuit au triage de Longueau (Amiens) d'où les hommes espéraient nous voir partir avant le lever du jour, ce qui fut fait : la gare de triage aurait été prise pour cible dès le matin. Notre nuit suivante se passa au triage de Darnétal (Rouen) d'où le départ se fit attendre. Puis Le Mans où nous étions près d'un train bondé de militaires belges, drôles avec leurs "floches" (pompons) et très intéressants avec leur chocolat bien ramolli par le chaud soleil de mai 40.
Des dames au brassard de la Croix-Rouge nous apportaient du lait que ma mère nous fit boire dans ma timbale en argent, sauvée mais donnant un affreux goût de métal. Enfin ce fut Nantes et une répartition entre les communes du Sud-Loire. Notre famille (9 personnes) et quelques autres furent dirigées vers Sainte-Pazanne et le marché couvert de sa place centrale
".

Sur la photo, sans doute prise au Mans, Gérard Delauney identifie les personnes suivantes :
En haut, 4e à partir de la gauche, Louise Mathieu (sa grand-mère),
Au-dessous : à gauche : Françoise Mathieu (sa tante, épouse Marcinkowski, habitant normalement Paris) avec sa petite fille de 3 ans, Monique, puis Mme Carpentier qui habitait avec ses parents derrière l'église, Mme Rouvier (rue de la Brasserie),
Rang des hommes : à gauche : Nestor Mathieu (son grand-père), puis Louis Delauney (son père), M. Rouvier (de la SNCF),
Rang des enfants : à gauche: Jean Dumez (père SNCF, route de Ste. Émilie), Gérard Delauney et devant lui sa sœur Francine, Jacques Rouvier et devant lui sa sœur Marie-Thérèse dite "Mitou", puis Geneviève Marcinkowski.

Le wagon de l'exode, mai 1940
Fig. 8. Le wagon de l'exode, mai 1940 (Coll. G. Delauney).

Un mitraillage précurseur : 6 août 1944

Nous sommes aux premiers jours d'août 1944. Des agriculteurs se souviennent avoir vu arriver un train de munitions qui s'arrêta en gare d'Épehy, tandis qu'un autre, transportant des camions, ne fit que passer3. Les Allemands scindent le train de munitions en deux tronçons : une partie des wagons sont stationnés sur la voie desservant les établissements Lecomte (on ne peut plus près du village !), l'autre partie sur une voie plus à l'est, le long de l'usine Trocmé-Vallard.

Effrayé par cette puissance de destruction à proximité immédiate du village, M. Loiseaux n'eut de cesse d'intervenir auprès des occupants pour qu'ils éloignent ces dangereux wagons. "Les Allemands, bien gentils, écrit Claude Saunier, dirigèrent un premier wagon vers la ligne Vélu et en direction de Vélu. Une fausse manoeuvre laissa le wagon descendre et, sans frein, sur une ligne en pente légère mais continue... il ne fut récupéré qu'en gare de Ytres (une douzaine de kilomètres plus loin)". Ce train, ainsi subdivisé, resta donc en partie en gare d'Épehy, pendant 8 à 10 jours.

Or il se trouva qu'un avion américain, revenant d'Allemagne dit-on, passa par là le 6 août 1944. Apparemment, ce fut la "Flak", la défense anti-aérienne allemande, qui ouvrit le feu en premier lieu avec ses mitrailleuses installées sur les wagons de ce train4. L'avion fit alors un large détour et revint se placer en position de tir sur le train et la gare.

Un Thunderbolt P.47 comme celui qui mitrailla le train de munitions
Fig. 9. Un Thunderbolt P.47 comme celui qui mitrailla le train de munitions
(Photo Bachelor & Lowe)

Reprenons ce que nous en disent deux témoignages recueillis par Claude Saunier :

D'abord celui de Jacques Saunier, né en 1924, alors en stage agricole chez M. Armand Flament père, avant de reprendre l'exploitation de la ferme de Malassise.

"Jacques Saunier travaillait la terre face au nord, à mi-chemin entre l'entrée du Ronssoy et la ferme de Malassise. Un avion le survole avec fracas à basse altitude pendant qu'un mitraillage intense se produit". Ce type d'avion, un Thunderbolt P47, comptait 6 mitrailleuses (trois sur le milieu de bord d'attaque de chaque aile), peut-être même 8 si, comme il le semble, il s'agissait du modèle le plus récent. "La ligne de vol de l'avion était la ligne de tir de ces mitrailleuses chargées de balles de 12,7 mm. Les douilles tombaient tout autour de Jacques qui eut simplement peur".

"Y eut-il plusieurs passages de l'avion qui semblait seul ? C'est possible car il fut accueilli par des tirs de DCA, ce qui fut décisif pour la suite !"

"Le Thunderbolt, écrivent J. Bachelor & M. Lowe, fut un avion de combat polyvalent dans les rôles de chasseur d'escorte à haute altitude ou d'avion d'attaque d'objectifs au sol comme chasseur-bombardier lourdement équipé... Non seulement l'avion était un bon chasseur, mais il pouvait opérer efficacement à très basse altitude, bombardant et mitraillant toutes sortes d'objectifs découverts en cours de mission. Les huit mitrailleuses de 12.7 mm montées dans les ailes représentaient une impressionnante puissance de feu..."5.

L'autre témoignage recueilli par C. Saunier est celui de Robert Bulan : "Le 6 août était un dimanche. Mme Élisa Bulan (Café-Hotel de la Gare) venait de mettre sur le chemin de l'église ses deux fils André et Robert, pour la messe de 11 h. célébrée par l'abbé Étienne Carton. Les gamins n'étaient sûrement pas en avance, il était environ 10 h.45. Le mitraillage les surprit devant le domicile du coiffeur Serge Roland et ils s'abritèrent contre le hangar. Soudain, du salon de coiffure surgit un homme affolé et qui avait une sorte de barbe blanche... ce n'était que du savon à barbe et le monsieur s'appelait Droulez !"

Un bombardement efficace : 7 août 1944

"Voici donc notre train de munitions repéré par la faute de la "Flak", écrit C. Saunier. Ce lundi 7 août 1944, le pilote de l'avion d'hier (car il n'y avait qu'un pilote) avait fait son rapport au retour de la mission, et le commandement américain, qui pouvait être basé facilement à 200 ou 300 km d'Épehy, décida une action immédiate.

La gare et le centre du village
Fig. 10. La gare et le centre du village (site www.epehy.com)

Voici les renseignements sur cette attaque du lundi 7 août 1944, entre 19 et 20 heures (sachant que les heures allemande et anglaise sont différentes) : six avions américains Thunderbolt P47 lâchèrent douze bombes. Il y aurait eu sept wagons explosés, deux wagons incendiés, ceci d'après des papiers officiels ou officieux (journaux).

Tous les témoins étaient au travail dans les champs (les soirées d'été sont longues) et ont pu voir les Thunderbolt décrire un large cercle en sens inverse des aiguilles d'une montre pour arriver selon un axe sud-nord sur la gare d'Épehy et larguer en plusieurs fois leurs 1 100 kg de bombes.

La chronique locale a retenu des dommages causés à l'usine Trocmé et la destruction de l'une des deux villas se trouvant près de l'usine côté sud.

Les villas près du tissage Trocmé avant le bombardement
Fig. 11. Les villas près du tissage Trocmé avant le bombardement
(Coll. C. Saunier, agrandissement A. Franqueville).

Celle qui fut détruite était attribuée, sans doute comme logement de fonction, à deux personnes : M. Gustave Loy père et son épouse (qui avaient fui vers les champs à l'approche des avions), l'autre à une dame Carlier. L'autre villa, restée intacte, était le logement de M. et Mme Raoul Trocmé.

Le tissage Raoul Trocmé
Fig. 12. Le tissage Raoul Trocmé (Coll. C. Saunier)

Une autre bombe, se souvient-on, est tombée dans les jardins situés entre la gare et le café-hotel Delauney, actuellement terrain de tennis. Le secteur était divisé en trois parties : côté voie ferrée, celle du chef de gare M. Chéry, au centre celle du maçon Arthur Dotigny, au sud-ouest celle du café-Hôtel Bulan. La bombe fit un joli cratère dans le jardin d'Arthur et pas mal d'éclaboussures".

Rapportons ici le "commentaire" que nous a envoyé Gérard Delauney à la lecture du présent article et dont les souvenirs sont légèrement différents :

"J'habitais en 44 l'Hôtel Delauney, au plus près de la gare. Je n'ai aucun souvenir du mitraillage du dimanche 6 dont parle Robert Bulan. Par contre, j'ai le souvenir précis du lundi 7, jour du bombardement du train de munitions.
Ce jour-là, celui-ci était encore garé au complet en gare, un tronçon de chaque côté sur la même voie ; l'élément "flak", séparé, était garé au plus près de l'usine Trocmé. Ce n'est qu'après le bombardement que les Allemands décidèrent de garer la rame intacte dans la tranchée du Vélu-St. Quentin offrant une certaine protection.
Fin matinée du 7, un raid de bombardiers moyens, genre B.26, de retour le mission, survole Épehy, en gros cap au Sud. Plus bas qu'eux, mais tout de même à environ 1000 mètres, évolue une escorte de quatre P.47. Tout à coup, crépitements : une nuée de flocons blancs éclate au beau milieu des chasseurs ; l'affût quadruple de 20 mm vient de vider ses chargeurs. Les P.47 rompent la formation et cerclent au-dessus du secteur, l'un d'eux descend un peu plus bas : silence de la "flak", les quatre avions reprennent vite le cap.
Sans illusion sur la suite des évènements, la famille, sauf mon père, part Rue Neuve passer le reste de la journée chez mes grands-parents. Dans l'après-midi, les P.47 reviennent, touchent la rame côté Trocmé, ratent celle côté Leconte en n'écornant que la halle aux marchandises, démolissent effectivement une maison de l'usine Trocmé et ravagent les plants de tabac du Chef de Gare, M. Chéry : quatre points d'impact doubles
".

Je me permets d'ajouter à ces témoignages, mes souvenirs d'enfance de cet événement (j'avais alors 7 ans).

Notre maison (au n° 38 de la Grande Rue) ne se trouvait qu'à environ 300 mètres de la gare. Comme chaque soir, mon père, au retour de son travail à la perception du village, était allé cueillir de l'herbe pour nourrir son petit élevage de lapins, justement sur les talus de la ligne de Vélu... Mon frère aîné (10 ans) travaillait au jardin et, avec ma mère et mon jeune frère (1 an), nous faisions des courses chez l'épicière toute proche, Mme Comble. Je fus le premier à m'inquiéter de ces avions qui s'approchaient en tournant. On me dit plus tard que j'étais toujours le premier à entendre l'approche d'avions, ce qui était le signal pour toute la famille de descendre s'abriter à la cave.

Mme Comble nous entraîna aussitôt dans sa cave et le bombardement commença. À l'explosion de la première bombe, probablement bombe incendiaire, une épaisse fumée envahit notre refuge par le soupirail. Je garde toujours en mémoire le sifflement sinistre que faisait entendre au dessus de la maison chaque bombe lâchée, et l'angoisse de se demander où elle allait exploser. Inquiète pour mon frère aîné, ma mère ne put s'empêcher de repartir à la maison, de façon fort imprudente d'ailleurs, et trouva celui-ci déjà à l'abri dans la cave. Je restais donc avec Mme Comble qui tenait dans les bras mon petit frère d'un an en pleurs. Élevé dans la religion catholique, je lui demandais, à elle qui ne croyait ni à Dieu ni à diable, de dire ses prières, ce dont elle s'amusa fort...

Mon père pu rentrer sans encombres après un large détour et nous raconta comment il avait vu les avions piquer pour lâcher leurs bombes. Le Dr. Tricot s'était au plus tôt rendu vers la gare pour secourir d'éventuels blessés. Seule ma grand-mère paternelle, alors paralysée, était restée à la maison, assise à la table de la salle à manger dont les vitres s'étaient brisées. La consigne, en cas de bombardement, était d'ouvrir les fenêtres pour éviter ce bris des vitres, mais aussi de fermer les persiennes qui offraient une protection toute relative, mais ma grand-mère s'y refusait de peur d'avoir froid...

Je ne sais combien de temps dura ce bombardement, il me parut bien long, et une fois les avions partis, les wagons continuèrent à sauter pendant longtemps, ce qui n'était pas sans danger. Un morceau de rail long d'un mètre avait été projeté au dessus de notre maison pour tomber sur la toiture de la maison Dhordain, de l'autre côté de la rue. C. Saunier rapporte que, de la même façon, un bout de rail fut retrouvé dans la jardin de la ferme Pertriaux.

La leçon que tirèrent mes parents de ce bombardement fut que nous étions trop exposés et qu'il fallait chercher à nous éloigner de la gare. Nous sommes d'abord partis loger à l'autre bout du village, au "moulin" de notre vieille cousine Maria Moreaux, une annexe de sa maison (Rue entre Murs et Bois) où le meunier Henri Moreaux avait fait fonctionner quelque temps un moulin électrique6. Puis, avec ma mère, mes frères et quelques cousins, nous avons trouvé refuge pendant quelque temps chez nos cousins Moreaux d'Hargicourt (je me souviens du retour dans le cabriolet de notre voisin M. Furgerot), tandis que mon père restait sur place.

Une anecdote quelque peu inquiétante en guise de dernier souvenir : on raconte que dès les premières bombes, des soldats allemands censés occuper la gare s'enfuirent et furent vus à la Cité Blanche. Aux habitants qui s'étonnaient de les trouver si loin, ils répondirent que le train se composait de deux parties, l'une de "simples" munitions, l'autre de dynamite et que, fort heureusement, seule la première partie avait été touchée, car si l'autre l'avait été, le village aurait été entièrement détruit... et ce blog n'aurait sans doute jamais existé... Mais, est-ce bien exact ?

Évoquer "la guerre du rail", c'est bien sûr évoquer les trains qui sautent, les bombardements des gares... mais on oublie souvent un autre lieu stratégique : la barrière et son garde-barrière. Un endroit isolé et où il pouvait donc être dangereux de vivre, et aussi un lieu-clé où il était facile, pour l'occupant, de contrôler et de barrer la route.
Écoutons ce que nous raconte Jean-Marie Moiret, du Ronssoy, à propos de la barrière entre nos deux villages.
"Pierre (Delaplace) nous a parlé aussi plusieurs fois de la mort de Henne. J'ai ainsi découvert cette histoire, je vous l'envoie. Je ne connais pas l'orthographe de Henne (ni son prénom) je l'ai écrit à ma façon.
C'était pendant la guerre 39-45. Henne était un Belge Wallon qui avait repris une ferme au Ronssoy (ferme Mériaux) en face de chez Lobry. Il avait fait la guerre 14-18 et il allait voir la femme garde-barrière à Epehy. Mais ce jour là il y avait une patrouille allemande  Contrôle :
Halt ! et des mots en allemand.
Henne à vélo ne s'arrêta pas (il avait sa fierté). Les Allemands ont fait feu, il fut abattu.
Qui se rappelle de cette histoire ? Henne avait des descendants, nous dit Pierre.
J'y repense, ce fut le même jour que Henne, je tombais à Epehy sur une patrouille allemande, j'étais à vélo, je me suis arrêté, j'avais des papiers de production agricole, il fallait déclarer les rendements, horaires des moissons, etc... Je devais les porter chaque jour ; on déclarait toujours moins. Les Allemands contrôlaient tout.
Cela s'est bien passé...
"

Conclusion

Laissons à Claude Saunier le soin d'écrire la conclusion inattendue de cet article.

"Suite au bombardement du train de munitions en gare d'Épehy, les Allemands partagent les wagons restants entre plusieurs endroits. L'un de ces endroits est le pont enjambant la tranchée où passent les voies de chemin de fer, l'une de ces voies sert à garer quatre wagons. Les habitants des villages voisins sont au courant et se tiennent à l'écart, mais trois compères de 20, 32 et 40 ans environ (dont les prénoms commencent par J.) se réunissent et décident de faire quelque chose.

Après repérage du "chantier", ils savent quoi faire et décident d'agir le soir même. Ils ont ce qu'il faut pour amorcer un feu de départ.

Évitant la ferme Henri Vasseur et la barrière SNCF de Mme Poirier, ils passent au milieu des champs. Il est minuit environ. À cause du couvre-feu, les habitants sont chez eux, écoutant la BBC et les Français de Londres. Les trois compères suivent à petite distance la voie ferrée en direction de Cambrai. Ils approchent du pont Caïffa. Il y a quatre wagons dans la tranchée. Sur le pont, au moins deux soldats allemands surveillent, on les distingue grâce au clair de lune.

Les "terroristes" discutent des modalités de leur attaque et, en même temps, observent, écoutent, épient. Il y a près d'eux des gerbes de blé en tas qui leur servent un peu d'abri, et aussi (séquelle du bombardement ?) une vingtaine d'obus non éclatés et abîmés dont deux éventrés qui laissent voir une poudre claire sortant du cylindre.

Cette bonne poudre vaut mieux que ce qu'ils avaient apporté. Ils transportent 10 de ces obus (des 88 de type autrichien) et les déposent contre la roue du premier wagon, et l'un des obus éventés par dessus. Ils récupèrent dans leurs mouchoirs la poudre répandue et commencent à en faire une traînée partant du wagon et remontant vers le haut du talus. Tout cela par deux de nos apprentis artificiers, pendant que le troisième surveillait les deux "verts de gris" qui faisaient les cent pas à 250 mètres de là. Ils arrivent enfin en haut du talus avec leur serpent de poudre. À qui l'honneur d'allumer ? Ce sera X.J., le cerveau de l'opération. Il lance son allumette sur le serpentin qui se met à crépiter en descendant doucement le talus. Les deux autres se précipitent pour se cacher sous les gerbes de blé, et chacun attend. 50 secondes... une minute... deux minutes... Rien... C'est sûr, le cordon a dû s'éteindre ! Il fat attendre un peu encore... puis l'ancien du groupe dit : j'en ai marre, j'y vais ! Il saute dans la tranchée, rallume le serpentin dont 3 ou 4 mètres n'avaient pas brûlé, remonte en toute hâte et rampe vers les autres.

On voit sa tête émerger de la tranchée. C'est à ce moment qu'éclate, dans un bruit assourdissant, un éclair comme en plein jour. L'ancien est à plat ventre, les mains sur la tête. Le bruit est énorme, plein de sifflements des éclats qui montent et retombent autour d'eux. Puis, silence total. L'ancien ne bouge pas malgré les appels.

Les rails abandonnés de "Tiot Vélu", mai 1980
Fig. 13. Les rails abandonnés de "Tiot Vélu", mai 1980 (Photo C. Saunier)

Le bruit de l'explosion l'avait assourdi. La tranchée avait fait office d'entonnoir, et toute la charge était passée au dessus d'eux et tombée au loin. Un vrai coup de chance ! Et les sentinelles allemandes ? Elles ne se préoccupèrent pas de l'explosion et s'éloignèrent seulement du "chantier" ! Retour vers la ligne de Vélu en direction d'Heudicourt, puis les Quarante Saules et l'Auzière, puis dispersion. Chacun chez soi et sans rencontrer âme qui vive.

Le lendemain, à l'heure de l'apéritif, les trois se retrouvèrent chez Bulan, au café-tabac-hôtel, pour prendre "la température" du village. Ils riaient dans leur moustache en entendant les commentaires : un avion en rase-mottes, une troupe de résistants dans la Grande-Rue, etc. etc. Ils ne s'attardèrent pas au café.

Le bilan : un wagon détruit ou abîmé, pas de réaction de l'armée allemande (on n'était pas loin de la Libération) et heureusement, car il eut pu y avoir des représailles.

Cet épisode n'est connu que de deux, trois ou quatre personnes. Il eut lieu entre le lundi 7 août et le 30 août 1944, avant veille de la Libération".

Annexe :.

Horaires des trains entre Cambrai et Paris
Horaires des trains entre Cambrai et Paris

La Compagnie de Chemin de fer de Picardie et Flandres passera sous contrôle de la Compagnie du Nord en 1885, puis de la SNCF en 1937.

Notes :
1 Voir l'article de Claude Saunier et Robert Bulan dans "EPEHY-QUOI DE NEUF ?" N° 61, 2005.
2 Ces "Carnets de Guerre" ont été publiés par Claude Saunier dans la revue Cambrésis, Terre d'Histoire, à partir du n° 39 (juin 2004) et suivants.
3 Il s'agit de M. Eugène Loiseaux, maire du village et de son fils, et leur ouvrier Stéphane Plonka qui, de leur champ situé à la "Montagne de Villers", avaient vue sur la ligne SNCF et la barrière de Sainte-Émilie, M. Désiré et Roger Martin qui travaillaient leur champ près de La Briqueterie, et M. Jean-Philippe Carlier, dit Serge, qui se trouvait vers le cimetière anglais.
4 Il est difficile de savoir avec certitude si ce fut la "Flak" ou l'avion qui ouvrit le feu en premier. Un souvenir me fait plutôt pencher pour la première version : à un habitant qui demandait à l'un des soldats allemands pourquoi ils avaient tiré sur cet avion, celui-ci lui répondit que c'était pour gagner des médailles, au cas où ils l'auraient abattu...
5 John Bachelor et Malcom Lowe : L'univers des avions, 1939-1945. Ed. Grund. Adaptation française Jean-Pierre Dauliac.
6 Voir l'article "M comme Moulins".


Date de création : 07/08/2009 @ 08h29
Dernière modification : 13/02/2012 @ 17h17
Catégorie : Le village
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Réactions à cet article


Réaction n°2 

par papinou06 le 14/01/2013 @ 15h23

Bonjour en particulier à Gérard et Francine DELAUNEY que je n'ai jamais revu depuis 1951 date à laquelle nous avons quitt Epehy. Je voulais signaler que sur la photo du xagon au Mans, je suis le petit garçon frisé (j'avais des anglaises) à droite de Francine et à gauche de ma soeur M.Thérése (Mitou) pour enrichir la documentation. j'habite désormais à Antibes et j'ai eu un plaisir immense à découvrir le site d'Epehy si bien fait. amicalement c. rouvier

Réaction n°1 

par afrnq le 27/02/2012 @ 18h43

Francine Delauney m'envoie ce commentaire que je me fais un plaisir de vous faire partager :
"...après lecture des articles "R". Que de précisions, surtout par les hommes d'ailleurs pour les histoires de guerre... Un hasard ? Mes félicitations à toi, à Claude S. pour tout ce travail.
Mes souvenirs du bombardement de Août 1944 ? L'obscurité de la cave des grands parents de le Rue Neuve et ma peur , pour le père resté à la Gare, traduite par des pleurs et des cris... L'arrivée en fin d'après-midi d'un camarade de lycée du frère et de sa soeur en vélo depuis un lieu près de Roisel. Pas de téléphone à l'époque mais la petite reine pour avoir des nouvelles..."

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