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Le 10/03/2013 à 04h08

Le village - B comme Berlaimont

B comme Berlaimont : à la découverte d'un chef-d’œuvre caché

Berlaimont, terre d'accueil, terre d'exil

Nos lecteurs, même les plus jeunes, connaissent déjà bien ce nom du village de l'Avesnois où fut évacuée par l'armée allemande, en février 1917, la majorité de la population d'Épehy.
Avant de présenter le chef-d’œuvre caché que nous y avons découvert, rappelons brièvement ce que fut la vie des Épéhiens qui passèrent là, ou dans quelques villages environnants, la fin de la Première Guerre mondiale et le retour de la paix. Presque deux années de souffrances physiques et morales, où la faim et la maladie furent trop souvent leur lot quotidien. Sur cette période, les "Carnets de Guerre" du maire Gabriel Trocmé constituent un très précieux témoignage, d'autant plus important qu'à notre connaissance il n'en existe pas d'autre qui soit accessible1.

Le départ

Le 20 février 1917 à 15 heures, sous la surveillance de capitaine Passaner, l'un des rares hommes de valeur qui ait dirigé la Kommandantur d'Épehy2, environ 700 Épéhiens (674 selon la liste des évacués établie par G. Trocmé et L. Franqueville) partent en train, dans des wagons à bestiaux, sans savoir où ils vont, abandonnant sur place des tonnes de victuailles (pommes de terre, carottes, farine, riz...) patiemment économisées et 3 tonnes de charbon. Un wagon "voyageurs" est cependant réservé au Maire, au Curé (l'abbé Alphonse Choquet alors âgé de 70 ans) et aux membres de leurs familles, ainsi qu'aux archives municipales (dont nous ignorons ce qu'elles sont devenues).
La veille, 258 Épéhiens ont déjà été embarqués vers Le Quesnoy et Gommegnies. Refusant de partir, au moins deux personnes ont tenté de se suicider, l'une a réussi...
Le train des 700, après plusieurs "divagations", s'arrête finalement en gare de Berlaimont à 1 heure du matin !



 

Fig.1 & 2. La gare de Berlaimont (reconstruite après la guerre) où débarquèrent les évacués,
et le pensionnat, lieu d'hébergement provisoire
(Coll. Colette Rabin-François).

L'arrivée et la survie

Les évacués sont d'abord hébergés provisoirement dans un pensionnat et dans les écoles, puis la Kommandantur du lieu donne l'autorisation de les loger en ville. Mais la chose n'est pas si facile car, "en beaucoup de maisons, on se heurte à du mauvais vouloir (nous avons eu des prédécesseurs peu délicats)", écrit G. Trocmé (CTH n°51, p.28).
Avec l'entrée en guerre des États-Unis (avril 1917), le ravitaillement américain qui arrivait aux réfugiés via le Comité "Food relief in Belgium" a été remplacé par le Comité "Hispano-néerlandais", mais les quantités distribuées sont nettement insuffisantes pour nourrir convenablement les Épéhiens, et il s'avère très difficile de les compléter localement. "Nous sommes dans un pays où il est impossible de se procurer des pommes de terre ! Pas d’œufs, pas de beurre, pas de lait ! Et pourtant il y a des poules, des vaches, mais ils ont la frousse car on (les occupants) les presse à fond : la moindre fraude, 50 à 100 marks et la prison !"
Pas facile d'accepter l'arrivée, inopinée et imposée, de ces 700 personnes dans un village qui en comptait alors 2 600 (3 100 aujourd'hui), soit une subite augmentation de la population de 27 %, avec laquelle il va falloir partager ce que les Allemands veulent bien leur laisser des ressources locales. "Égoïsme et dédain" écrit Gabriel Trocmé, et chacun tire la couverture à soi... mais le maire cite aussi les noms de familles du village, "des gens de cœur" qui ont su faire bon accueil aux exilés.
Malgré tout, au 26 février, la plupart des évacués ont trouvé un logement, "mais il en reste encore 120 dans les écoles, qui s'y disent bien et qui veulent y rester !" Et le maire ajoute : "J'ai acheté (par moitié avec la mairie de Berlaimont) 11 poêles pour ceux qui n'en trouvent pas".

Les Épéhiens, ou du moins certains d'entre eux, tentent cependant de s’intégrer peu à peu. Ainsi, à la messe du dimanche 4 mars, Gabriel Trocmé chante, de sa belle voix puissante et chaude, le "Pater noster" de Meyerbeer, ce qui fait sensation ; 15 jours plus tard, il chante encore à la grand'messe le "Credo" d'Herculanum et le "Panis angelicum" dans une église comble. On lui demande d'ailleurs de chanter à l'enterrement d'une demoiselle d'une grand famille du village, ce qui lui vaut d'être invité à un somptueux repas chez le notaire !

Fig. 3. L'église de Berlaimont (Coll. Colette Rabin-Thomas).
Fig. 3. L'église de Berlaimont (Coll. Colette Rabin-François).

Mais déjà surviennent les premiers décès parmi les Épéhiens : Mme Vély, Edmond Cocrelle , le vieux garde Désiré, César Cocrelle. Le 8 septembre, Claire, la maman de Gabriel s'éteint, après de longues souffrances.
Des réfugiés tentent de rejoindre la France en passant par la Belgique toute proche, mais leur voyage s'arrête souvent là ! Malgré tout, à plusieurs reprises les Allemands ont renvoyé en France libre des jeunes et des personnes âgées, s'agissant pour eux de bouches inutiles...

Le 21 mars 1918, se produit l'attaque allemande (la Bataille de l'Empereur) que Gabriel Trocmé, observant les mouvements de troupes provenant sans doute du front russe et le nombre d'hébergements de soldats imposés à Berlaimont, prévoyait depuis un mois. Elle durera jusqu'au 31 mars, et ce fut précisément ce jour-là, jour de Pâques, que Gabriel reçut enfin, après 16 mois d'attente, des nouvelles de sa famille (son épouse Jeanne et sa fille Gabrielle) par le canal de la Croix-Rouge et de prisonniers français.

En mai, un jeune travailleur civil de Berlaimont (une sorte de STO!) est passé par Épehy et raconte n'y avoir vu que des ruines. Voilà les Épéhiens avertis de ce qui les attend au retour... Le recul des Allemands fait que, cette fois, Berlaimont se trouve à son tour menacé par la guerre, mais cette fois par l'attaque anglaise : "Depuis 8 jours, nous sommes toujours en alarme", écrit G. Trocmé le 23 mai. "Quelle vie, quel cauchemar. On descend à la cave 3 fois par nuit !". Et en juin : "Ici à Berlaimont, on n'est plus en sûreté du tout avec les aéroplanes. Deux fois par jour, ils arrosent sans discernement. Ce n'est pas une vie, surtout la nuit". À cela s'ajoutent les ravages de l'épidémie de grippe espagnole à laquelle les réfugiés, affaiblis par les privations, ne résistent pas : cinq morts dans la même journée, écrira la Maire en novembre.

Enfin, le 10 septembre 1918, un note d'espoir : "Aujourd'hui, le journal boche avoue que les Anglais sont de nouveau maîtres d'Épehy, Gouzeaucourt !". Mais il semble que la maîtrise du village ne fut réellement totale qu'au 20 septembre3.
Et le 5 novembre 1918 : "À 8 heures un quart du matin, coup de théâtre : deux Anglais apparaissent, révolver au poing, suivis d'une avant-garde. Les Boches avaient filé dans la nuit, sans bruit...". Le gros de l'armée anglaise arrive le lendemain, le village restera encore quelques jours sous la menace allemande, en particulier de "bombes asphyxiantes". La dernière bataille vaudra à Berlaimont la destruction de sa gare et du pont sur la Sambre minés par les Allemands, et la chute dans la nef de l'église d'un ou plusieurs obus anglais, heureusement sans provoquer de victimes ni trop de dégâts.

Fig.4. La gare détruite (Coll. Colette Rabin-Thomas).
Fig.4. La gare détruite (Coll. Colette Rabin-François).

Et, le 8 novembre 1918, le journal du maire d'Épehy se ferme définitivement sur la phrase suivante : "Enfin, enfin, nous sommes libres après 4 ans de bagne ! On n'ose pas encore y croire. Merci mon Dieu, soyez mille fois béni !"

Le chef-d’œuvre caché

En 1944, lors de la retraite allemande, les résistants avaient installé un poste de vigie dans le clocher de l'église paroissiale St.Michel afin d'informer sur des déplacements des troupes ennemies. Ayant repéré le guetteur, les Allemands tirèrent sur le clocher un obus incendiaire qui détruisit tout l'intérieur de l'église. La rue en face de l'église porte le nom du résistant mortellement blessé lors de cette action, la rue Fernand-Thomas.

Mais un petit garçon, qui avait fait sa communion solennelle en 1942, avait gardé dans sa mémoire une telle netteté de cet intérieur que, 35 ans plus tard, il entreprit la construction d'une maquette de cette église, réalisée principalement en coquillages, une réalisation qui dura 10 ans. L'auteur de ce chef-d’œuvre s'appelle Pierre Quenée.

Voici le courrier qu'il a adressé sur le sujet à Claude Saunier :

Fig.5. Lettre de Pierre Quenée à Claude Saunier,1987 (Archives C. Saunier).
Fig.5. Lettre de Pierre Quenée à Claude Saunier,1987 (Archives C. Saunier).

Par le même courrier, M. Quenée explique en deux pages comment lui est venue l'idée de cette reconstitution et comment il a procédé pour sa réalisation.




Fig.6a et 6b. Explications de M. Quenée concernant la maquette de l'église de Berlaimont
(Archives C. Saunier).

 

Fig. 7 & 8. Pierre Quenée à Berlaimont : Communion en 1942 et médaille d'or du travail en 2009 (Coll. P. Quenée).

Voici donc ci-après quelques photos de ce chef-d’œuvre que nous avons le plaisir de présenter à nos lecteurs4. Il ne s'agit pas seulement d'une fidèle reproduction de l'aspect extérieur de l'église (à comparer avec la Fig.3), mais aussi d'une reconstitution de l'intérieur avec force détails, fruit d'une longue patience et d'une incroyable minutie.

Comment ne pas se rappeler, non sans émotion, qu'en ces lieux Gabriel Trocmé a participé activement aux offices religieux et que nombre d'Épéhiens vinrent y chercher un peu de réconfort face aux malheurs qui les accablaient...


Fig.9 & 10. Maquette de l'extérieur et de l'intérieur de l'église.


Fig.11. Le maître-autel.
Fig.11. Le maître-autel.

Fig.12 & 13. Les autels latéraux : à gauche Ste Marie, à droite St. Michel.

 

 

 

Fig.14 & 15. L'entrée de l'église et les Fonts baptismaux.

 

Quel souci du détail ! On croirait y être, alors qu'il s'agit de cartons et de coquillages !

Mais comment expliquer qu'un tel chef-d’œuvre puisse, jusqu'aujourd'hui, être resté inconnu du public et délaissé au point de ne faire l'objet d'aucune mention parmi les éléments du patrimoine local présentés sur le site officiel de la Mairie de Berlaimont ?

Observons pour terminer que l'église du village ne fut pas le seul sujet d'inspiration de M. Quenée. Les photos ci-dessous montre qu'il s'est également intéressé à bien d'autres thèmes, tels que "L'Orchestre", "La Cavalerie", ou encore "La Laitière et le Pot au Lait", "Le Héron", "Le Renard et la Cigogne"... et sans doute bien d'autres encore...

Fig.16 & 17. L'Orchestre et La Cavalerie.

 

Fig.18. Trois Fables de La Fontaine.
Fig.18. Trois Fables de La Fontaine.


Notes
1 "Carnets" publiés par les soins de Claude Saunier dans la revue "Cambrésis, Terre d'Histoire", n°39 (juin 2004) à 54 (juin 2009).
2 "(...) un homme à l’esprit très élevé, très bien élevé du reste en tout, d'un tact et d'une urbanité exquise, ne comportant aucune hypocrisie, nulle arrière-pensée, écrit G. Trocmé. Il ne veut pas se rappeler qu'il est Allemand, commandant à des Français envahis, mais il cherche à faire comprendre qu'il est un homme qui sait ce que peuvent souffrir d'autres hommes... en un mot il mériterait mieux qu'être Allemand : il mériterait d'être Français !" (CTH n°50, p.28).
3 On trouvera le récit de la libération d'Épehy écrit par C. Saunier dans le n°54 de la revue CTH (juin 2009), encart p.41.
4 Ces photos sont de Mme Colette Rabin-François, du Cercle Historique et Généalogique de Berlaimont. Nous lui adressons nos plus vifs remerciements.

 

 


Date de création : 01/04/2012 @ 10h36
Dernière modification : 09/12/2012 @ 18h06
Catégorie : Le village
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par Colette le 01/04/2012 @ 17h42

Pour information, car je vois que ni M. Quénée ni moi-même n'y avons pensé
La maquette de l'église fait 1,80 m de hauteur.
Les deux parties assemblées, 1,80 m de longueur.
Et 1,50 m de largeur, me semble-t-il.
Ce qui peut expliquer, au moins partiellement, les difficultés à lui trouver un lieu.
Dommage, car c'est la seule représentation, et en couleurs, de ce qu'était l'intérieur de l'église avant l'incendie du 2-9-1944....

Colette Rabin-François

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