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Le 10/03/2013 à 04h08

Petite bibliothèque - ♦ Trocmé G. : Notice historique sur le bourg picard d'Épehy

INTRODUCTION

Lorsque Gabriel Trocmé écrit sa "Notice historique", en 1924, la reconstruction du village (la reconstitution, comme on disait alors) est déjà bien avancée. L'auteur relate ce que fut la participation des uns et des autres et cite les noms des principaux acteurs. Mais aussi, si courte qu'elle soit, la notice passe en revue toute l'actualité du village, les écoles et les petits écoliers du 6° arrondissement de Paris, la Salle des Fêtes et, à venir dans un futur très proche, l'église et l'hospice, sans oublier la carence de l'Allemagne à payer les "réparations" alors qu'elle s'y entendait fort bien à pressurer les populations occupées, de 1914 à 1918 !

L'article écrit par Claude Saunier dans "Quoi de Neuf ?", n°71, décembre 2007 (et repris dans notre rubrique "Au Fil des Ans > Épehy en 1924), donne une bonne idée de l'état du village à cette date. À Malassise, la ferme semble reconstruite, Gabriel Trocmé a deux petites filles et aura un petit-fils dans trois mois. Il a été décoré de la Légion d'Honneur et a été élu Conseiller Général de la Somme.

L'édition originale de la "Notice" comptait, en raison de son petit format (13 x 18), 24 pages et non 12 comme celle ici présentée qui provient de Mme Clotilde Delauney. Pour illustrer de façon plus détaillée quelques-uns des thèmes abordés par l'auteur, nous avons ajouté quelques notes en fin de texte, de même que l'article de journal (sans doute "Le Progrès de la Somme")..

A.F. & C.S.

 

Première et dernière pages de couverture de l'édition originale de la "Notice" (Coll. Franqueville).

 

 

 

 

NOTICE HISTORIQUE
 

SUR LE
 

Bourg Picard
 

d’ÉPEHY


D’APRÈS
 

Les ARCHIVES des ABBAYES de VAUCELLES,
D’ARROUAISE et de FERVAQUES
 

ET LES

 

DOCUMENTS de la SOCIÉTÉ des ANTIQUAIRES
De PICARDIE


(pour les époques antérieures à la Révolution)

 - 

 


- 1924 -

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A mes petites-filles Huguette et Jacqueline
Je dédie ce modeste opuscule


Gabriel TROCMÉ

Maire d’Épehy, Chevalier de la Légion d’Honneur
Conseiller Général de la Somme

 

 

 

 

Malassise, 1er septembre 1924

 

 

 


AU LECTEUR
_____

 

Il est bon de remarquer que l’auteur s’est borné à résumer à grands traits la partie ancienne de l’histoire d’Épehy : pour rentrer dans tous les détails que renferment les anciennes archives, il eût fallu recopier, presque in-extenso, ces vieux documents, ce qui eût certainement dépassé le but recherché.

L’auteur a voulu surtout s’étendre sur l’époque contemporaine, sur les années qu’il a vécues, et retracer, après les heures noires où son cher village souffrait et disparaissait, les heures laborieuses mais réconfortantes de sa renaissance et de son relèvement.


                                                                                                                                                    G.T.

 

Historique d’Épehy
824-1924


Épehy est un bourg du département de la Somme situé entre Péronne (17 kil), Cambrai (22 kil) et Saint-Quentin (24 kil), sur la ligne de partage des eaux entre Somme et Escaut, exactement à la jonction des trois départements du Nord, de l’Aisne et de la Somme.

Au IX° siècle, en cet endroit, s’élevaient de pauvres cabanes dont l’agglomération formait un petit hameau nommé Spehiacum (d’où vint Épehy).

Au XI° siècle, la famille du Vermandois y établit une châtellenie très importante.

Vers 1121, le comte Sohier du Vermandois, qui avait épousé la vicomtesse Béatrix du Lannoy, et qui avait fixé sa résidence à Épehy, fut attaqué par les seigneurs de la province voisine coalisés. Vaincu, il eut à subir toute la rigueur des lois féodales et fut dépouillé, entre autres, de sa châtellenie d’Épehy.

Après leur victoire, les seigneurs cédèrent aux Religieux de l’Abbaye de Vaucelles (près Cambrai) près de 800 hectares de terre, d’un revenu de 30 000 livres, situés dans la partie Nord du territoire d’Épehy ; les Moines créèrent, d’abord, au centre de ces terres, un prieuré considérable auquel ils donnèrent le nom de « Peseriae » (d’où vint Pézières) ; ils affermèrent leurs terres à plusieurs fermiers qu’ils groupèrent autour de leur prieuré. Ramenant ensuite de leur fief de Vaucelles plusieurs pauvres familles, ils leur firent don d’une parcelle de terre à chacune, à charge de la cultiver et moyennant la redevance annuelle d’un chapon ; les parcelles concédées s’échelonnaient, à l’Est de Pézières, le long de la chaussée Romaine qui reliait Arras à Saint-Quentin.

Cette agglomération, en s’étendant, absorba l’emplacement où était auparavant situé « Spehiacum » et servit de trait d’union entre le hameau de Pézières et celui du Riez, dont nous allons dire quelques mots : la réunion des trois groupes forma le bourg d’Épehy.

Dans le partage des biens du comte Sohier du Vermandois, la partie sud-est du terroir avait été dévolue au baron d’Honnecourt, le véritable chef de la coalition des seigneurs ; celui-ci afferma ses terres à des métayers qui se fixèrent en un endroit qu’ils nommèrent « El Rio » qui devint « Le Riez » (el rio, le ruisseau, par dérivation, la vallée, une petite vallée, en effet, part de cet endroit de la chaussée Romaine et se dirige vers l’Ouest).

Seule une famille fut établie par le baron d’Honnecourt, à l’Est du terroir, en raison d’une grande partie de ses terres qui s’étendaient de ce côté et dont beaucoup étaient en friche, principalement dans le fief de Sarroux (sarrotum, terre en friche ; au XVII° siècle, devint Salleroux). Ainsi qu’en témoignent de vieux actes, ce fut la famille TROCMÉ qui construisit, au milieu des terres à exploiter et dans un petit vallon, une ferme avec ses dépendances : à cause de sa position sur un des flancs du vallon, elle fut nommée « La Malassise »1.

Plusieurs siècles plus tard, en 1632 ; la famille TROCMÉ, qui exploitait toujours ces terres, était composée de trois frères : ceux-ci demandèrent au baron d’Honnecourt et obtinrent la cession de trois hectares de terre, sur le plateau qui dominait le fief de la Salleroux : ils s’y établirent et y construisirent trois fermes auxquelles ils conservèrent le nom de « Malassise » ; l’ancienne ferme, qu’ils nommèrent « la Vieille Cense », tomba en ruines peu à peu, mais, en 1914, on pouvait encore, en fouillant le sol du vieux verger, retrouver des vestiges de l’ancienne fondation.

Après la Révolution française, les biens des Moines de Vaucelles et ceux des seigneurs d’Honnecourt, mis en vente, furent rachetés, en grande partie, par les fermiers qui les exploitaient, sur Pézières, Le Riez et Malassise.

Au point de vue religieux, les quatre censes de Pézières, Épehy, Le Riez et Malassise, avaient une modeste chapelle vicariale, érigée à l’extrémité Nord du hameau du Riez, et qui n’était qu’une simple succursale de l’église de Villers- Faucon. Ce n’est qu’au XVII° siècle que cette chapelle fut remplacée par une église très spacieuse, assez régulière, mais sans caractère architectural, qui fut construite à côté de la vieille chapelle2.

Sous l’église se trouvait l’entrée de souterrains profonds, creusés en plein calcaire, divisés en plus de cent cellules qui étaient rangées le long d’un corridor d’une grande étendue. A ces souterrains correspondaient plusieurs issues qui débouchaient par des escaliers, aujourd’hui comblés, dans diverses propriétés du village3.

A l’intérieur du clocher, on pouvait remarquer encore en 1914 une plaque en fer très épais portant des armoiries (qu’Épehy a fait siennes par la suite) représentant les écus, accolés, des maisons du Vermandois et de Lannoy. Évidemment, cette plaque a été dérobée et cachée par un métayer, à l’époque où le baron d’Honnecourt s’est emparé de la châtellenie du comte Sohier de Vermandois ; après la révolution, la famille qui la détenait, en fit la remise au curé qui la fixa dans un des contreforts du clocher.

Au XIX° siècle, Épehy avait pris une assez grande extension, en raison des nombreux ouvriers tisseurs qui y travaillaient l’article de Saint-Quentin, connu sous le nom de « piqué ».

En 1844, le bourg comptait 2 000 habitants ; en 1870, il en comptait 2 500.

Pendant la guerre de 1870-1871, la commune d’Épehy fut souvent occupée par les troupes allemandes, et fut l’objet, de la part de ces dernières, de fortes et fréquentes réquisitions, principalement lors des batailles de Bapaume et de Saint-Quentin ; aucune destruction, toutefois, n’atteignit les propriétés.

Après la guerre, les tissages mécaniques de Saint-Quentin attirèrent beaucoup d’ouvriers tisseurs d’Épehy : une grande quantité de familles quitta Épehy et la population descendit à 1 850 habitants.
Malgré ce fléchissement, Épehy resta néanmoins très prospère, d’abord du fait de l’établissement, en 1872 puis en 1876, de deux lignes de chemins de fer, la première en date allant de Douai à Saint-Just (portée à double voie en 1895), la seconde allant de Vélu à Saint-Quentin ; ensuite, en raison des tissages mécaniques qui furent créés à Épehy même et qui fabriquèrent des glissages, des broderies, des édredons piqués.

Lorsqu’éclata la guerre mondiale, en 1914, Épehy était considérée, à juste titre, comme la plus florissante et la plus peuplée des 23 communes du canton.

Ce fut le 27 août 1914 qu’Épehy tomba au pouvoir des Allemands, après une héroïque défense de ses hauteurs par quelques unités de l’armée française (chasseurs à pied et chasseurs à cheval, avec un détachement de dragons) qui, ne cédant le terrain que pied à pied, arrêtèrent pendant trois heures et demie les rangs compacts des envahisseurs.

Pour se venger de cette résistance (où un homme luttait contre quatre), à laquelle elles ne s’attendaient pas et qui leur coûta de nombreux morts et blessés, les troupes allemandes assassinèrent cinq habitants inoffensifs, allumèrent huit foyers d’incendie et pillèrent les maisons pendant deux heures.

Si l’on en excepte huit jours, après la victoire de la Marne, en septembre 1914, pendant lesquels l’armée française tint Épehy, en face de l’ennemi, retranché à quatre kilomètres, derrière l’Escaut, le village resta envahi jusqu’à sa destruction complète4.

Nous ne nous étendrons pas ici sur le martyre de trente mois des malheureux Épéhiens pendant l’occupation allemande, qui s’y fit d’autant plus durement sentir que l’ennemi se rendait parfaitement compte des sentiments de colère et de haine, mal dissimulés, de la population et surtout de la municipalité à son égard5.

Au moment du recul « stratégique » du printemps de 1917, les habitants furent évacués vers la frontière belge, au Nord-Ouest, au-dessus de la forêt de Mormal. A défaut de plus importants bagages qu’il leur fut interdit de prendre, les malheureux émigrants emportèrent pieusement la vision de leurs chers foyers qu’ils devraient retrouver en cendres, deux ans plus tard.

Les derniers habitants n’étaient pas encore sortis du village, que les torches incendiaires étaient portées de tous côtés, et que la dynamite attaquait les édifices que la flamme eut été impuissante à détruire.

Par la suite, les rares pans de murs, qui étaient restés debout malgré ce carnage, furent rasés, et les bois et les champs furent bouleversés par les obus qui y tombèrent par milliers : ce fut d’abord l’artillerie anglaise qui dut pilonner cette zone pour refouler l’ennemi au-delà de l’Escaut (3 kilomètres à vol d’oiseau, de la ferme de Malassise) où était fortifiée la ligne « Hindenbourg ».

Ce fut alors, pendant un an, une canonnade ininterrompue sur cette partie du front.

Puis vint l’ultime ruée allemande de mars 1918, l’élan désespéré des hordes germaines sur qui passait déjà le vent de la défaite ; pendant trois jours et trois nuits, les troupes anglaises de choc tinrent héroïquement les hauteurs de Malassise, mais durent finalement reculer devant une supériorité numérique écrasante. (un monument commémoratif a été érigé, en 1921, près des fermes de Malassise, à la gloire du régiment qui y fut anéanti et qui appartenait à la 12° division anglaise).

Ce pauvre coin ravagé reçut le coup de grâce par la retraite définitive des Allemands (octobre 1918) qui s’y cramponnèrent cinq jours, avec des pertes considérables, pour protéger le passage du gros de leur armée au-delà de l’Escaut.

Après l’Armistice, instinctivement, la population, sa partie jeune surtout, accourut vers le sol natal, et, malgré l’étendue de la dévastation et la profondeur du désastre, puisant une vaillance presque surhumaine dans son amour infini du nid familial à faire renaître et de la vielle terre picarde où reposaient les aïeux aux tombes profanées, elle se remit au travail avec une âpre énergie.

Et cependant, le spectacle des plaines d’Épehy n’était guère fait pour stimuler les courages et galvaniser les volontés ! Le bouleversement du sol y était tel que, dès 1919, sur le rapport de la Commission Spéciale chargée par M. le Préfet de la Somme de faire une enquête sur place, Épehy et ses alentours furent déclarés assimilés à la « zone rouge » : logés dans des abris sans nom, ravitaillés peu et parfois pas du tout, privés même d’eau potable, les réintégrés jetèrent bientôt un cri d’angoisse vers le Gouvernement. Leur appel fut entendu : M. le Préfet vint sur place s’enquérir par lui-même des besoins les plus urgents ; des ordres furent donnés et bientôt suivis d’exécution ; des abris en tôle (Nissen) furent amenés, ainsi qu’un four militaire roulant ; des denrées essentielles de ravitaillement arrivèrent par camionnettes et un puits qui avait été mis en état par les troupes anglaises fournit enfin l’eau potable.

La vie reprit active, fiévreuse ; on commença le déblaiement et le nivellement du sol, le rassemblement des fils de fer barbelés et l’enlèvement des engins non explosés qui gisaient sur le sol. Au fur et à mesure du nettoyage d’une section du terroir, les tracteurs, avec leurs charrues, retournaient la terre ; les animaux de culture commencèrent à revenir, les champs furent ensemencés, et, enfin, tel le port apparaît après la tempête au navire désemparé, telles apparurent, après quelques mois, les premières moissons aux yeux des infatigables pionniers de ce sol, qui pendant cinq ans, avait été la brousse.

Tandis que le grain germait, que la petite plante surgissait, grandissait, que la tige devenait dorée et que la récolte venait, le relèvement des habitations se préparait activement : des entreprises de reconstruction s’installèrent, des coopératives entre sinistrés se formèrent, les matériaux arrivèrent à pied d’œuvre, et, l’une après l’autre, les maisons surgirent au milieu des ruines6.

Longue, naturellement, fut la période de préparation ; longue, plus longue encore, devait être la période de réalisation : il y avait tant à refaire !

Toutefois, dès que le travail fut organisé, l’une des premières pensées de la Municipalité fut pour les enfants d’Épehy, tombés dans la grande guerre. Une souscription publique accueillit 18 000 F et, le 2 octobre 1921, un superbe monument fut érigé, sur la Grand’-Place, à la mémoire des 58 enfants d’Épehy, morts pour la France, des cinq civils assassinés par les Allemands le 27 août 1914, et des soldats d’Épehy morts dans la guerre de 1870-1871, en présence de M. le Sous-Préfet, représentant M. Le Ministre de la Guerre, de M. le Sénateur et de M. le Député de l’arrondissement.

En 1922, nombreuses étaient déjà les maisons particulières terminées ; les fermes étaient suffisamment reconstruites pour abriter le cheptel et les récoltes ; en 1923, les habitations purent, presque toutes, être livrées au cultivateur et à sa famille.

De bonne heure, la Municipalité dut se préoccuper de logements pour la main- d’œuvre autochtone. Avant la guerre, la population ouvrière, en général, prenait à bail des logements appartenant à divers propriétaires du pays ; après la guerre, nombreux furent ceux qui, parmi ces derniers, se désintéressèrent de leur village et s’établirent dans la France qui n’avait pas été envahie ; d’autre part, quelques uns étaient morts et leurs héritiers ne jugèrent pas opportun de faire reconstruire les immeubles détruits et en vendirent même les dommages de guerre qui furent remployés dans les grands centres voisins.

En face de cette situation, la Commission administrative du Bureau de Bienfaisance, entrant dans les vues de la Municipalité, décida de consacrer une terre, dont elle était devenue propriétaire par échange, à la création d’une cité ouvrière.

Par les soins du Service de la Reconstitution, une cinquantaine de maisons semi-provisoires, pour la plupart construites en briques et couvertes en dur, furent édifiées.

Cette agglomération, construite sur le flanc d’un coteau orienté vers le Midi prit le nom de « Cité Blanche », à cause de tous ses murs blanchis à la chaux, et offrit des logements à de nombreuses familles qui, sans ces habitations, n’auraient pas pu réintégrer Épehy, tout au moins avant longtemps.

Dans le même temps, un enfant du pays, M. Raoul TROCMÉ, fit construire, près de la station du chemin de fer du Nord, un tissage mécanique et un groupe d’habitations ; cette nouvelle annexe d’Épehy reçut, de celui même qui l’avait créée, le nom de « Monplaisir » et procure un travail régulier à un nombreux personnel ouvrier7.

La Municipalité, tout en apportant son active collaboration à l’œuvre collective du relèvement, ne perdait pas de vue la reconstruction des bâtiments communaux, mais elle se trouva, là, aux prises avec de sérieuses difficultés : il ne pouvait être question de rebâtir les écoles et la mairie, avec la conception d‘avant guerre ; la mairie, par exemple, était une simple chambre prise dans le logement de l’instituteur. Sa fragilité, d’ailleurs, était telle qu’à chaque réunion, il était indispensable de placer un étai, au rez-de-chaussée, sous la poutre centrale. Quant à l’école des filles, composée de pièces disparates, elle était construite d’une façon aussi légère que la mairie ; prévue du reste, au début, pour deux classes, elle avait dû être aménagée, vaille que vaille, en 1912, pour trois classes et trois logements d’institutrices !

Il fallait donc trouver des ressources afin d’augmenter les sommes allouées par la Commission Cantonale des Dommages de Guerre pour la mairie et les écoles, ces sommes ne représentant guère plus de 50 % du chiffre indispensable à l’exécution des plans projetés.

Le problème était ardu et délicat, la solution difficile ! C’est alors qu’au début de 1921, Épehy reçut la visite d’une Parisienne qui devait vaincre la difficulté : nous avons nommé Melle Geneviève Seligmann-Lui, de d’œuvre « Du Village reconstitué », qui, après avoir, pendant la grande guerre, donné ses soins aux blessés militaires, avait voulu panser les blessures des pays dévastés et qui avait contribué à l’œuvre du Poste-Dispensaire et du Secours de Première Urgence au chef-lieu du canton, à Roisel.

Nous nous abstiendrons de tout commentaire sur l’importance de l’aide qu’elle nous apporta et ne cessa de nous prodiguer : nous ne pourrions que blesser sa grande modestie, et cela, nous ne le voulons pas. Nous dirons simplement que, grâce à son intervention, grâce à ses instances, Mme Perret, une autre Parisienne, du 6° arrondissement, qui dirigeait à cette époque le Dispensaire de Roisel, fit une démarche auprès de la Municipalité du 6°. Elle fut persuasive, éloquente, et eut la bonne fortune d’intéresser à la cause d’Épehy M. Simon-Juquin, avocat à la Cour d’Appel de Paris, maire du 6° arrondissement, à qui fut remise une supplique de la Municipalité d’Épehy.

Bien que, pendant et depuis la guerre, de fréquents appels eussent déjà été faits à la générosité de son arrondissement, M. Simon-Juquin, profondément touché de la grande pitié de la bourgade picarde, n’hésita pas un instant et, d’accord avec ses collègues, constitua un Comité pour l’adoption d’Épehy et eu l’idée ingénieuse autant que délicate de confier le soin de recueillir les offrandes aux enfants de toutes les écoles de l’arrondissement.

Le résultat dépassa toute espérance : nos chers petits bienfaiteurs réunirent, quartier par quartier, presque de porte en porte, la somme magnifique de 66 000 F

Entre temps, Melle Seligmann, qui avait à cœur de venir en aide à la commune d’Épehy de toutes manières, y créait un Foyer de récréation pour la Jeunesse et un Poste-dispensaire pour les secours médicaux de première urgence.

Lorsque, le 22 mai 1921, M. Simon-Juquin, accompagné d’une nombreuse délégation des enfants des écoles et de plusieurs de ses collaborateurs vint apporter à la Municipalité d’Épehy le don généreux du 6° arrondissement, ce fut une véritable fête à Épehy, et pour ceux qui donnaient et pour ceux qui recevaient8.

La petite caravane, partie de Paris de bonne heure, descendit de l’express à Albert et, par autos, traversa la zone rouge où se livrèrent les grandes batailles de la Somme ; on s’arrêta sur l’emplacement de ce qui fut Thiepval, par exemple ; après avoir jeté un regard sur l’amas monstrueux de fers enchevêtrés de ce qui était, naguère, la belle fabrique de sucre de Sainte-Emilie, on arriva à Épehy où le déjeuner était préparé au Foyer Dispensaire.

Après avoir remis à la Municipalité d’Épehy un magnifique Livre d’Or pour rappeler aux générations de l’avenir le beau geste du 6° arrondissement, les chers visiteurs regagnèrent Paris, via Saint-Quentin, non sans avoir formellement promis de revenir à Épehy.

Qu’il nous soit permis d’exprimer, en passant, l’espoir que, pour avoir été retardée, l’exécution de cette promesse n’en sera pas moins tenue un jour prochain ; c’est le vœu que, dans sa profonde reconnaissance, forme bien sincèrement la population d’Épehy, toute entière.

Le don du 6° arrondissement permit l’achat de dommages de guerre, et, grâce à cet appoint inespéré, la Municipalité, après avoir fait l’acquisition de deux parcelles de terrain pour élargir l’ancien emplacement, beaucoup plus exigu, put faire construire, sur les plans de M. Louis Compoint, de Clichy, architecte de la commune, la mairie et les écoles, telles qu’elles sont actuellement : spacieuses, aérées, élégantes même ; elles ont été conçues, non pas seulement pour le présent, mais surtout pour l’avenir et pour les enfants de nos arrière-petits-enfants.

Pour la construction de ce groupe important, l’Administration avait prévu que les travaux exigeraient deux ans ; mais, grâce à un véritable coup de maître de l’entrepreneur, M. Ceratto, les enfants purent entrer dans leurs classes, les maîtres prendre possession de leurs logements, et la Municipalité s’installer dans la mairie avant le premier hiver.

Avant la guerre, la commune disposait, dans une propriété privée, d’une vaste Salle des Fêtes, mise à l’entière disposition de l’Administration Municipale.

La guerre l’ayant anéantie avec tout le reste, la commune n’avait plus de Salle des Fêtes. Les jeunes gens de l’Amicale, (association des anciens élèves de l’École des Garçons) édifièrent un grand baraquement, prêté par le service de la Reconstitution. Ce baraquement, qui servit de Salle de Fêtes pendant plus de trois ans, était de durée très limitée, en raison même des éléments qui le composaient ; de plus, il devait être enlevé au mois de Septembre 1925, l’occupation temporaire du terrain sur lequel il était édifié prenant fin à cette date.

C’est sur ces entrefaites, que Monsieur Ceratto, entrepreneur, vint rappeler à la Municipalité son arrivée à Épehy en 1920, les travaux de déblaiement et de nivellement qui y avaient été exécutés sous ses ordres, les constructions qui lui avaient été confiées par les Membres de la Coopérative « La Concorde » d’Épehy, enfin le groupe de la Mairie et des Écoles qu’il avait mené à bonne fin et si rapidement ; il ajouta qu’en souvenir de l’accueil sympathique qu’il avait toujours rencontré auprès de la population d’Épehy, il avait décidé de laisser un souvenir durable de son séjour parmi nous, en consacrant 100 000 F à la construction d’une Salle des Fêtes.

Comme cela s’était pratiqué pour les bâtiments communaux, quatre dommages de guerre furent achetés et permirent d’édifier la Salle des Fêtes actuelle, si vaste, si bien agencée, disons le mot, si parfaitement moderne.

Les travaux de reconstruction de l’Église et de la Chapelle du Cimetière sont commencés ; en raison de l’importance de l’édifice cultuel, ces travaux dureront vraisemblablement deux ans.

Le cimetière qui avait été profondément touché par les obus, a repris, dans son ensemble, un peu de sa physionomie d’autrefois ; nombreuses cependant, trop nombreuses même, sont les sépultures qui n’ont pas encore reçu la réparation à laquelle ont cependant bien droit ceux qui reposent là bas.

L’ancien immeuble vicarial, racheté par la commune au Bureau de Bienfaisance, est devenu le nouveau presbytère. Il est à peu près achevé.

Il ne reste plus qu’à construire, en ce qui concerne l’Administration, que l’Hospice (28 lits). Les plans et devis, approuvés par la Préfecture, sont actuellement au Ministère, pour approbation définitive.

Ouvrons ici une parenthèse pour citer les noms de quatre bienfaitrices de la commune : Mesdemoiselles DERCHE qui léguèrent en 1884, environ 50 hectares de terre au Bureau de Bienfaisance, et Mesdemoiselles CAMUS qui laissèrent toutes leurs propriétés à la commune pour la fondation de l’Hospice, dont il est parlé ci-dessus, et qui devait recevoir les vieillards, indigents ou infirmes, d’Épehy.

Notre revue rétrospective sera achevée lorsque nous aurons signalé que nos chemins, passés à l’état de fondrières, sont remis en état, au fur et à mesure des disponibilités, grâce au bienveillant et énergique concours de M. l’Ingénieur en Chef départemental des Ponts et Chaussées.

L’œuvre de relèvement a donc été menée à bien, à Épehy, avec persévérance et opiniâtreté, mais on ne saurait le dire trop haut, ce résultat n’a été obtenu que grâce à l’appui sympathique, à l’aide dévouée que la Municipalité a rencontré, en toutes circonstances, auprès des Services Administratifs ; citer ici les noms de ceux qui ont si souvent contribué à écarter les difficultés de toutes sortes que nous avons rencontrées, irait très probablement à l’encontre de leurs intentions, mais qu’ils veuillent bien agréer, dans ces lignes, l’hommage bien sincère de notre respectueuse reconnaissance.

En face des résultats acquis, on était donc fondé, l’année dernière encore, à envisager la date extrême où le rude labeur toucherait à sa fin.

Malheureusement, la carence financière de l’Allemagne vaincue ayant laissé retomber sur la France victorieuse mais appauvrie la charge écrasante de la reconstitution de nos régions dévastées, l’effort gigantesque fourni par la France entière, qui dans la charte du 17 avril 1919 avait proclamé tous ses enfants solidaires devant les ruines à relever, ne put être soutenu, et la continuation de la reconstruction de nos foyers dut marquer le pas !

Combien d’années devront encore s’écouler avant l’achèvement total de ces travaux ? Il serait téméraire de citer une date…

Qu’il soit permis, en terminant ce modeste résumé, de formuler deux souhaits :

Tout d’abord que ceux de la France non dévastée, qui n’ont pas connu nos souffrances, qui n’ont pas visité nos ruines et qui n’ont pas rougi de jeter la suspicion sur la loyauté et le bien-fondé de nos revendications, reviennent à une plus saine conception de notre mentalité et de nos droits les plus élémentaires, et qu’ils veuillent bien se souvenir que, pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps, un corbeau ne fait pas l’hiver.

Ensuite, que ceux qui ont assumé la lourde tâche de défendre et de faire respecter les intérêts de la France, dans le règlement des comptes, sachent éviter les pièges et les chausse-trappes que nos ennemis, et… d’autres, s’entendent si bien à préparer sous leurs pas, et qu’ils soient assez énergiques pour exiger que l’Allemagne remplisse, enfin, bon gré mal gré, les engagements formels qui ont été souscrits par ses plénipotentiaires au château de Versailles, en face des Représentants de tous les Gouvernements Alliés.

Gabriel TROCMÉ



 

Notes
1 Concernant cette histoire ancienne du village, voir sur ce site notre étude "ÉPEHY (80) : recherches sur les origines d'un village picard", 3 parties et 1 Annexe.
2 Pour l'église d'Épehy, voir sur le site les 3 articles "E comme..." sur l'église ancienne, l'église-tonneau et l'église moderne, dans Abécédaire > Le Village.
3 Pour le souterrain, voir l'article "S comme Souterrain", dans Abécédaire > Le Village.
4 Sur l a destruction du village, voir l'article "R comme Ruines" dans Abécédaire > Le Village.
5 Voir sur le site, dans la rubrique "Petite bibliothèque", le texte de Claude Saunier "Sous l'occupation allemande, 1914-1917" qui résume les "Carnets de Guerre" de Gabriel Trocmé décrivant cette période.
6 Sur la reconstruction du village, voir dans notre rubrique "Au fil des ans" les articles de Claude Saunier publiés dans "Quoi de Neuf ?" : "Retour 1919-1", "Retour 1919-2", Épehy 1923", "Épehy 1924", "Épehy 1925".
7 Sur le tissage Raoul Trocmé, voir l'article "T comme Tissage", dans Abécédaire > Le Village.
8 Sur cet évènement, voir l'article de presse en fin de texte.


 

 

 


Date de création : 23/10/2012 @ 17h49
Dernière modification : 10/06/2013 @ 11h59
Catégorie : Petite bibliothèque
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Réaction n°1 

par isa le 08/01/2013 @ 00h42

Bonsoir.
Après vérification, le document en ma possession contient toutes ses 24 pages.Si ce document vous intéresse  je peux vous l'adresser.Je ne peux pas le scanner  mais je peux faire une photocopie ou éventuellement photographier le document et envoyer les photos par mail.
Au fil des ans s'arrête en 1925, y aura t'il une suite ? c'est plus facile de se rappeler des noms alors qu'une grande partie des acteurs est toujours présente.
Une  épehienne qui a quitté son école en 1958 et son village en 1965.
 

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