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Le 10/03/2013 à 04h08

Petite bibliothèque - ♦ Trocmé G. : Lettre à un officier allemand

 

LETTRE DU MAIRE GABRIEL TROCMÉ A UN OFFICIER ALLEMAND


Cette lettre de Gabriel Trocmé au Lieutenant Trauch, datée du 5 mai 1915, constitue un document précieux puisqu'elle nous informe, de façon très détaillée, sur les tragiques évènements qui ont eu lieu à Épehy le 27 août 1914, date de la prise du village par l'armée allemande. Elle permet de mieux comprendre la brutalité des représailles alors exercées contre d'innocents civils, mais nullement de l'excuser.
Y eut-il une suite à cette lettre ? Des sanctions à l'encontre des responsables ? Nous l'ignorons, mais c'est bien peu probable...
La dactylographie est de Mme Thérèse Martin-Barjavel, nous l'en remercions vivement.



Monsieur G. TROCMÉ, maire d'Épehy (Somme)
à Monsieur R. TRAUCH, Lieutenant Aide de camp (Fs.A.M.K.Abt –I.B.A.K.)


Vous m’avez demandé, mon Lieutenant, de vous faire le récit des évènements qui se sont passés, sur le territoire de la commune d'Épehy, le 27 août 1914, lors de l’arrivée des armées allemandes dans notre région.

Je suis convaincu que, ce faisant, vous faisiez appel à ma franchise en même temps et autant qu’à mon impartialité ; car s’il en était autrement, je vous prierais, avant que de la lire, de jeter au feu cette lettre qui pourrait heurter parfois vos sentiments de solidarité militaire ou patriotique, mais qui ne contient cependant, je vous le jure sur mon honneur, rien d'autre chose que la vérité toute entière.

Ai-je besoin d’ajouter que, depuis huit mois, j’ai pu acquérir la profonde conviction que, si l’armée allemande est un tout compact et indivisible devant l’ennemi, elle est aussi formée de multiples unités qui, de mentalités et de vues très différentes, ne peuvent encourir, toutes en bloc, la responsabilité de leurs actes respectifs ou isolés.

Ceci dit, je vais revivre encore une fois les heures bien tristes et bien douloureuses, dont vous me demandez d’évoquer devant vous le pénible souvenir.

« Nous sommes au matin du 27 août 1914. Depuis 3 semaines, nous vivons dans une atmosphère de fièvre et d’angoisse : chaque jour, nous apprenons une nouvelle progression dans la marche en avant de l’armée allemande qui a traversé la Belgique et est entrée dans le pays de France. Ce matin même, on nous signale la présence de troupes d’envahissement à sept kilomètres à peine d'Épehy. Des dispositions prises par l’état-major français, il ressort très clairement que, si nos troupes reculent dans un simulacre de retraite vers un point voulu, les ordres ont été donnés la nuit pour établir un poste de résistance et de combat sur notre territoire.

A 9 h du matin, une compagnie de Chasseurs à pied cycliste se porte au nord-est du village, vers Honnecourt, avec une section de mitrailleuses, que protège à l’aile droite un peloton de Chasseurs à cheval (hussards) ; pendant le même temps, sur l’aile gauche, au Nord, les Dragons, flanqués aussi de Chasseurs cyclistes, s’avancent dans la direction de Villers-Guislain, tandis que des barricades s’élèvent aux entrées et au centre du village.

A 10 h, les adversaires prennent contact à mi-route d'Épehy à Villers et à Honnecourt, les mitrailleuses déchirent l’air, les feux de salve crépitent et, sur l’arrière, tonne aussi le canon. Tous les habitants ont disparu dans les caves, seules des estafettes traversent rapidement les rues du village, reliant le front de bataille au corps principal massé vers Roisel et les environs.

A 10 h ½, les Chasseurs cyclistes, qui ont vaillamment soutenu le premier choc sans perdre un seul homme, doivent se replier derrière la ligne du chemin de fer du Nord. A 11 h, c’est contre les haies même du village que nos soldats prennent une nouvelle position, et c’est de là qu’est née la fatale erreur qui, tout à l’heure, va allumer des incendies et faire massacrer d’innocents civils ! En effet, les soldats Allemands les plus rapprochés du village, côté Nord, étaient arrivés jusqu’à la ligne du chemin de fer, et là, trompés par les apparences, ont cru que des civils, à l’abri des haies, tiraient sur eux (l’uniforme des Chasseurs cyclistes est presque noir) pour protéger la retraite des soldats français ; aucune explication, aucune démonstration n’a pu les faire revenir de leur erreur, qu’ils parvinrent à faire partager par leurs chefs). Une des meilleures preuves que nul soldat français n’avait opéré le moindre mouvement de retraite, c’est qu’à 12 h, on se battait à peu près au corps à corps dans les jardins et dans la rue principale.

A 1 h ½, les soldats français devaient abandonner définitivement le village et se replier sur Villers-Faucon et Guyencourt, lentement après n’avoir cédé le terrain que pied à pied sur une profondeur de plus de 2 kilomètres, et cela, pendant au moins 3 heures ½.

Les premières lignes allemandes achevaient de franchir les derniers jardins du village et, s’égaillant sur la lisière Sud, continuaient à diriger leur tir sur l’arrière-garde française, abritée derrière les bois de Villers et de Saulcourt.

Pendant ce temps, le gros des troupes allemandes pénétrait dans Épehy et envahissaient les cours et les maisons d’habitation ; c’est alors que, trompé par les affirmations de plusieurs soldats qui prétendirent que des civils avaient tiré sur eux, le Commandant de la Colonne autorisa des représailles : on mit le feu aux granges des fermes GRAIN, LEPREUX, DEMARET, LECLERC, MOREAUX Léon, MOREAUX Henri et MAGNIEZ (dans ces 3 dernières fermes, la maison d’habitation, dans la dernière même, la propriété toute entière), devinrent la proie des flammes. Les malheureux propriétaires qui tentaient, avec des seaux d’eau, d’éteindre l’incendie à son début, étaient mis en joue et menacés de mort s’ils ne se retiraient pas sur le champ.

Je tiens à le répéter ici une fois de plus : les soldats avaient affirmé à leurs chefs qu’ils avaient vu des civils tirer à l’abri des haies de ces habitations et leur récit fut accepté sans contrôle, alors qu’il a été surabondamment prouvé que, non seulement les civils, prudemment cachés dans les maisons et les caves, n’avaient pas pu se trouver dehors, mais que les soldats français eux-mêmes ne s’étaient point servis de ces locaux pour s’abriter.

Si, dans six de ces incendies, il n’y eut que des dégâts matériels à déplorer, il n’en fut malheureusement pas de même dans la ferme de M. MAGNIEZ. Au moment même où le corps à corps s’engageait dans la rue principale, sept personnes se trouvaient dans la cuisine de cette ferme : deux bonnes, LAGRENE Coralie et CARPENTIER Théodorie, une voisine DUBOIS Amélie, le cocher DUPIRE, 68 ans, un valet de charrue HAGARD-SCHMIDT, 54 ans, un ancien ouvrier, DELVAL Jules, 55 ans, malade, un ouvrier de la ferme, RARAUX, 28 ans, simple d’esprit. Tous étaient transis de peur et d’épouvante, en entendant les balles siffler dans la rue et crépiter sur les toits d’ardoises.

Au moment où les premiers soldats allemands faisaient irruption dans la cour, par la porte qui s’ouvre au Nord, sur les champs, la bonne venait de commander à RARAUX d’aller chercher de la bière à la cave, pour répondre aux demandes de boisson qui pouvaient être faites par les soldats. Le pauvre jeune homme venait à peine de remonter de la cave, lorsque plusieurs soldats pénétrant dans la maison, dans un état de surexcitation extrême, se précipitèrent sur RARAUX et sur HAGARD, les poussèrent à reculons jusque sur le seuil – et là, à bout portant, leur déchargèrent leurs fusils dans la poitrine ; ils tombèrent à la renverse, côte à côte, l’un mort sur le coup, l’autre respirant encore. Des bottes de paille, entassées à 5 mètres de là, furent apportées par les soldats sur les deux malheureux puis, une bouteille d’alcool dénaturé ayant été versée sur la paille, une allumette craque et le feu fut mis à la paille !

Les deux femmes, à genoux, demandant grâce, les mains jointes, furent reléguées dans une arrière cuisine d’où elles purent s’échapper par le jardin.

Le vieux cocher fut appréhendé par d’autres soldats qui le traînèrent, plutôt qu’ils ne le conduisirent, jusqu’au bois de l’Osière (500 mètres) où ils transpercèrent de part en part, à coups de baïonnette.

L’hydropique DELVAL, qui marchait difficilement, fut entraîné d’un autre côté et lardé de coups de baïonnettes ; arrivés à la porte de M. Jules VELU, les soldats le voyant à demi-mort le portèrent au fond de la cour, le lièrent à un verrou de porte et, à bout portant, logèrent les balles de leurs fusils en plein cœur.

Pendant ce temps, les murs et les meubles de la maison étaient aussi arrosés d’esprit de bois et bientôt la ferme n’était plus qu’un immense foyer d’incendie où les vaches et d’autres animaux périssaient asphyxiés.

Quelques instants plus tard, un vieux célibataire, au cerveau un peu détraqué, nommé CARY, qui habitait route de ROISEL, n’ayant pas compris le langage des soldats, tardait un peu trop au gré de ceux ci à leur ouvrir sa porte, devant laquelle il se tenait debout, à demi-inconscient de ce qui se passait autour de lui. Une dizaine de ces soldats, impatientés et perdant toute mesure, s’emparèrent de ce vieillard sans défense et coupable uniquement de ne pas comprendre le langage des soldats, lui lièrent les mains par-devant, puis, brisant les muscles et déchirant les articulations des épaules, ils ramenèrent violemment en arrière les bras de leur victime. Malgré les cris affreux et les supplications haletantes de CARY, deux soldats l’entraînèrent ou plutôt le portèrent jusque dans le jardin de M. CHAVAROC (200 m) pendant que les autres le lardaient de leurs baïonnettes dans le dos. Arrivés à l’extrémité du jardin, ils le laissèrent tomber, puis firent sur lui une décharge générale.

Quand nous le retrouvâmes, la tête n’était plus qu’un débris informe et le corps était presque nu, les vêtements ayant été arrachés dans le trajet des maisons à ce jardin.

Un autre épisode, entre beaucoup d’autres, peut être rapporté ici : vers le soir, M.MARIETTE, contrôleur des sucres, chez lequel on perquisitionnait et où l’on trouva un vieux revolver hors d’usage, fut arrêté, saisi et conduit au poste ; là, il fut lié par les mains et les pieds avec une vieille femme, PRION Eugénie, qui, au lieu de rentrer chez elle, s’obstinait à rester dans la rue. Ils ne furent déliés et relâchés que le lendemain, à 8 h du matin, au moment où les troupes quittèrent la localité.

Je ne parlerai pas ici des excès et des déprédations qui furent commis dans les immeubles, dont les propriétaires étaient absents ; il paraît qu’à ces abus, à ces pillages, on répond que la faute en est aux propriétaires eux-mêmes qui ne devaient pas fuir. Je pourrais opposer beaucoup d’arguments pour répondre à ce raisonnement ; je me contenterai de deux observations : premièrement, il est des propriétaires qui avaient dû, non pas fuir, mais répondre à l’appel sous les drapeaux et aller défendre la patrie comme soldats. Est-ce que les biens de ceux-là n’auraient pas dû être sacrés pour l’assaillant ? deuxièmement, en admettant que les soldats, qui devaient avoir faim et soif, qui devaient être fatigués, se soient procuré toutes les choses nécessaires, et même plus que le nécessaire pour se restaurer et se reposer, est-il juste et admissible qu’ils aient détérioré et enlevé tout le reste, pour le seul plaisir de nuire ? Évidemment non. Mais, ce que je veux vous faire sentir surtout du doigt, ce que je veux vous signaler de souverainement injuste et vil dans le pillage, c’est ce qui s’est passé dans ma propre ferme, sur la porte de laquelle cependant, j’avais apposé, en grands caractères, l’affiche suivante :

"Ici est la maison du Bourgmestre, lequel, retenu par son devoir à la Mairie, confie sa ferme et ses biens à la loyauté de l’armée d’occupation.
                                                                                                                                            Signé G. TROCMÉ "
Le tout en langue allemande.

Voici le bilan de ma journée : je me trouvais en permanence à la Mairie, depuis 9 h ½ du matin ; j’y demeurai, avec mon secrétaire et le garde-champêtre, jusqu’à 11 h, mais lorsque les balles commencèrent à venir s’aplatir sur les murs et à briser les vitres, la position devint intenable et nous courûmes, sous une pluie torrentielle et au milieu des balles, nous réfugier dans des caves, vers le Sud du village. Nous en sortîmes vers 1 h ½ dès que la première ligne allemande venait déboucher des derniers jardins, au sud du village.

A la mairie, où je revins en toute hâte, je reçus bientôt la visite d’un jeune docteur allemand (…) qui, me mettant le revolver à la tempe, me donna 1/2 heure pour trouver 15 voitures attelées destinées au transport des blessés, et 1 h pour installer 30 matelas dans les classes de l’école, pour recevoir ces blessés.

Avec mon secrétaire et le garde, nous parvînmes à grand peine à recruter les 15 voitures chez les cultivateurs éperdus et affolés, mais la chose devint tout à fait difficile pour le rassemblement des matelas. Dans les deux premières maisons où je me présentais, au Familistère et à l’Hôtel de la Gare, je fus repoussé et chassé, revolver au poing, par des soldats occupés à dévaliser et à piller qui m’invitèrent à sortir immédiatement sous peine de mort ! Je dus chercher partout le docteur qui me remit une sorte de sauf-conduit qui me permit de pénétrer enfin dans ces maisons et d’y prendre les matelas.

A l’heure indiquée, voitures et matelas étaient réunis ; les plus proches blessés (ceux de l’intérieur du village) ne tardèrent pas à être apportés. Une nouvelle réquisition de matelas dut être faite bientôt pour pouvoir recevoir les 80 blessés (dont 1 Dragon français légèrement atteint à l’épaule, près de Villers-Guislain) qui furent amenés jusqu’à la nuit.

J’avais demandé l’autorisation, à 5 h, après avoir fourni tout ce qui avait été exigé (œufs, lait, linges, couvertures, etc…), de me rendre à ma ferme, où l’on m’avait annoncé la présence d’un fort effectif d’artillerie. Cette autorisation me fut refusées sous prétexte qu’il me fallait sortir du village pour me rendre chez moi, et qu’il était interdit de circuler hors de la localité.

Il me fut accordé d’aller à ma maison d'Épehy, où je trouvais, à 7 h, deux sections de voitures de convoi, installées par toute la propriété, et Messieurs les Officiers occupant la maison entière (jusqu’à ma propre chambre à coucher). Messieurs les Officiers se retirèrent dans leurs chambres vers 10 h ½ ; je passais la nuit sur une chaise, dans la cuisine au milieu des soldats dont la principale occupation fut de remonter, de la cave, des bouteilles de vin qui furent amenées dans les voitures, à l’exception naturellement de celles, fort nombreuses, qui furent vidées sur place.

Dès que, le lendemain, le départ des colonnes me permit de quitter ma maison de Pézières, je me rendis à la ferme de Malassise. Quel triste spectacle m’y attendait !

Bien que je n’eusse fermé aucune porte, ni à la clef, ni au verrou, beaucoup de ces portes étaient sillonnées de coups de hache, les armoires renversées, la vaisselle brisée en partie, mon linge, mes vêtements, mes chaussures, disparus ou foulés aux pieds, mes papiers épars ou disparus, quelques bijoux ou souvenirs de famille enlevés, des bouteilles de vin vidées ou brisées, les meubles pêle-mêle et gâtés pour la plupart, les rideaux arrachés, des vitres brisées, les glaces cassées ou enlevées ; dans la cour, les chevaux disparus, mes voitures parties, les vaches égarées, les moutons dispersés, une grande partie de la basse-cour enlevée : voila ce que je trouvais dans ma ferme sur la porte de laquelle était écrit ce que je vous ai dit plus haut. Qu’aurait-ce donc été, si je n’avais rien écrit du tout, grand dieu ? »

Voilà, mon Lieutenant, dans les grandes lignes, ce que l’on a pu voir à EPEHY le 27 août 1914 ; ce m’est un regret profond de ne pouvoir en atténuer la sombre tristesse ni les lugubres détails.

Vous m’avez demandé la vérité : je jure de nouveau, sur mon honneur, qu’elle est toute entière dans ces lignes que je livre sans arrière-pensée, à votre loyauté et à votre haute impartialité.

Veuillez agréer, je vous prie, l’expression de mes sentiments très distingués.

                                                                                                                                        Gabriel TROCMÉ,
                                                                                                                                        Maire d'ÉPEHY
Épehy, 5 mai 1915.

Compagnie de Chasseurs cyclistes
               Compagnie de Chasseurs cyclistes

Vélo de Chasseur cycliste, 1914
Vélo de Chasseur cycliste, 1914    

(Photos Internet)             


Date de création : 03/12/2012 @ 18h38
Dernière modification : 10/06/2013 @ 12h00
Catégorie : Petite bibliothèque
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