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Le 10/03/2013 à 04h08

Les origines du village - Première partie

PREMIÈRE PARTIE : CELTES, ROMAINS ET BARBARES

 

Épehy, qu'est-ce à dire ?

La terminaison en -y du mot Épehy atteste sans l'ombre d'un doute une origine gallo-romaine du nom, mais pas nécessairement du village. L'instituteur A. Dumont était bien conscient de cette origine : "Epéhy (sic) a été construit sur une voie romaine, écrit-il. Des médailles trouvées dans des fouilles font remonter son origine à la conquête de la Gaule par Jules César. On a trouvé sur le territoire des traces de cimetières gallo-romains". Par contre, l'étymologie avancée par Dumont est fantaisiste, et même amusante. Constatant l'existence de deux quartiers dans le village, il écrit : "En parlant des hameaux de Pezières et du Riez, on aurait dit, paraît-il, Pezières et puis le Riez (souligné par l'auteur). De là serait venu le mot Epéhy par corruption, pour désigner la partie habitée entre les deux hameaux et les reliant". Dumont transcrivait là, apparemment sans trop y croire, une explication probablement donnée par les villageois et qui n'est cependant pas sans une part de vérité, puisque "et puis" se prononce en picard "épi" et que le mot Épehy se dit également, dans son emploi local courant, "épi" ! L'abbé Decagny fait également allusion à cette étymologie, mais c'est pour l'écarter aussitôt.

L'étymologie avancée par G. Trocmé est plus savante et plus fondée. "Au IXe siècle, écrit-il, en cet endroit, s'élevaient de pauvres cabanes dont l'agglomération formait un petit hameau nommé Spehiacum (d'où vint Épehy)"1. L'auteur n'en dit pas davantage sur le sens éventuel de ce mot tiré des archives qu'il a consultées. Le -y final de Épehy correspond effectivement à l'évolution du suffixe gallo-romain -acum ou -iacum, commun dans cette partie de la Gaule, et qui, généralement accolé à un nom d'homme, signifie "domaine de X".

"Tout nom de lieu a une signification, mais cette signification a pu, pour diverses raisons, n'être plus perceptible pour les habitants" (Rostaing, 1961, p. 13). Dans cette recherche de signification, il n'est pas sans intérêt de noter que les cartes anciennes que j'ai pu consulter portent toutes l'écriture "Espehy". Ainsi en est-il de la carte de Nicolas Sanson d'Abbeville, éditée en 1636, de celle de Jean-Baptiste Nolin (1694), et de celle d'Alexis-Hubert Jaillot (1723), mais on ne peut exclure que les auteurs ne se soient contentés de recopier les cartes antérieures... L'une des cartes les plus anciennes, celle de Gérard Mercator (1585) présente l'originalité d'une dénomination inédite légèrement différente : "Espechy". Ce pourrait fort bien être là une forme plus primitive du nom Épehy, car ceux indiqués sur cette carte pour les villages voisins ont également des formes plus anciennes : Chastelet pour Le Catelet, Villerguillem pour Villers-Guislain, etc. En admettant que le "c" du "Espechy" se soit perdu lors d'une copie erronée, la présence étonnamment persistante d'un "h" en fin du mot pourrait ainsi s'expliquer. Quant à la transformation du "es" initial en "e", elle correspond à une évolution classique en linguistique. D'autres cartes du XVIe siècle, telle celle d'Ortelius donnent l'orthographe "Espehi".

De son côté l'abbé Decagny cite une série d'appellations trouvées dans les archives qui sont autant de variations sur le même thème : Spehiacum, Spechiae, Espainacus, Espehi, Espauhy, Espechi, Espezière (curieuse synthèse d'Épehy et de Pezières) et Espi.

Une étymologie proposée sur internet2 fait dériver Espehy ou Espechy du latin spina qui a donné le français "épine" en passant par "espina", étymologie qui s'appliquerait aussi à d'autres toponymes régionaux (Epagny, Epaumesnil, Epécamps, Eppeville, Epinoy...) ou encore aux villes d'Épinal ou d'Épinay qui ont cependant gardé leur "n" d'origine. Le mot désignerait un lieu couvert d'épines ou comportant des haies d'épines ou d'aubépines. Cette étymologie est cependant contestée3, notamment à cause de la persistance du "h" à travers les siècles. Une autre étymologie, à confirmer, pourrait-être celle d'une juxtaposition de deux mots, tels spina et haye (du germanique haga, haie), ce qui ramène à la "haie d'épines" et justifierait la présence de cet "h", à moins que le premier mot soit "espau" avec le sens de "mise en défens" d'une haie ou d'un bois (qui, selon Chaurand, Lebègue, 2000, p. 144, expliquerait le toponyme Epaumesnil cité plus haut) et dont témoignerait la forme ancienne "Espauhy".

L'originalité est ici que le suffixe -acum ou -iacum s'applique non pas à un patronyme, celui d'un propriétaire domanial romain, gallo-romain ou germanique, mais à une particularité végétale du lieu, cas moins fréquent. Dans le même ordre d'idées, le toponyme voisin Roisel désigne un endroit où poussaient les roseaux (rosella) dans la vallée de la Cologne, et Le Ronssoy un lieu où abondaient les ronces (Chaurand, Lebègue, o.c., p. 165). Une région où la végétation est décidément très présente ! Par contre, le nom du hameau voisin, Leuilly (ou Lœuilly), relevant de la commune de Villers-Faucon et récemment rebaptisé Sainte-Émilie4, autrefois appelé Lulli selon l'abbé Decagny, dérive non pas, comme l'indique le site internet mentionné, de liliacum, endroit où poussent des lis, mais de Lullius, nom de son propriétaire gallo-romain (Chaurand, Lebègue, o.c., p. 60).

Peut-on avancer une date pour la création de ces toponymes issus du suffixe celtique – acum ? Apparus à l'époque gallo-romaine, leur formation s'est poursuivie pendant toute la période mérovingienne (Poulet, 1997, p. 53), soit jusqu'au milieu du VIIIe siècle. Le lieu-dit Épehy serait donc né quelque part entre le Ier et le VIIIe siècle, sans que rien permette de préciser, dans l'état actuel des connaissances, si ce fut lors des périodes gallo-romaine, franque ou mérovingienne.

Une chaussée romaine

D'emblée le plan du village attire l'attention (Fig.2). La règle générale sur ce plateau picard de campagne ouverte est, en effet, celle d'un village groupé autour de son église (ou de son château généralement disparu), c'est-à-dire d'un point nodal à partir duquel rayonnent en étoile vers les champs, chemins de desserte et voies de liaison avec les villages voisins.

Ici la structure est plus originale. Elle consiste en trois axes rectilignes orientés NNO-SSE, l'axe central étant la "Grande Rue" du village (à présent "rue Raoul Trocmé"), longue d'un kilomètre, avec, à ses extrémités, deux lieux-dits : au nord-ouest, Peizières ou Pézières ou Pezières (ou encore Plezières), et au sud-est Le Riez, à partir desquels les chemins habituels partent en éventail : de Pezières vers Villers-Guislain, Heudicourt et Saulcourt, du Riez vers Honnecourt, Le Ronssoy, Roisel et Villers-Faucon.

Toutes les cartes montrent en effet qu'Épehy se trouve sur un tronçon d'une "Chaussée Brunehaut", voie romaine que l'on repère aisément et qui reliait Augusta Veromanduorum, ville fondée sous le règne de l'empereur Auguste (devenue Saint-Quentin au VIIIe siècle) au camp romain à l'origine de la ville de Bapaume, dont le nom ancien est resté hypothétique5. Plus largement, elle constitue, rappelle l'abbé Decagny, un tronçon de "la voie d'Agrippa, conduisant de Reims à Arras et au Portus Itius" (Boulogne), ce port où les troupes romaines s'embarquèrent pour conquérir l'Angleterre.

Structure du village
Fig. 2. Structure du village
(IGN, 1:25 000, Péronne n° 3-4)

La mention, par l'instituteur Dumont, d'une situation sur une voie romaine ou gallo-romaine (désignée ici, comme souvent en Ile de France et en Picardie, sous le nom de "Chaussée Brunehaut") est donc exacte. On sait que ce furent les voies de pénétration et de "pacification" de la colonisation romaine à travers la Forêt Charbonnière qui couvrait alors le nord de la Gaule. Elles avaient d'ailleurs souvent repris en les améliorant des voies gauloises préexistantes : "Dans la majorité des cas, écrit même G. Coulon (2007, p. 45), les chaussées romaines se sont superposées à des tracés beaucoup plus anciens qu'elles ont aménagés et rectifiés afin de les rendre plus rationnels et plus efficaces".

P. Decagny nous apprend que son contemporain, M. Henri Lempereur "s'est appliqué, depuis de longues années à recueillir les objets antiques découverts sur cette chaussée et dans les environs. De ceux qui étaient plus massifs il a composé, au fond d'un jardin de plaisance, une miniature de château-fort et dépendances ; et des autres il a formé une collection particulière réunissant des médailles, armes, vases, ferrements, etc. de l'époque gauloise à la période de la Renaissance" (Fig. 3). Le rapport de la Commission envoyée sur les lieux en 1863 observe en effet que "les tours, les ponts-levis, les fossés constamment irrigués, les créneaux et les mâchicoulis, rien n'y manque", mais tout cela a malheureusement disparu avec la destruction du village en 19176.

Il ne semble pas que des fouilles archéologiques aient jamais été sérieusement entreprises sur le site d'Épehy, et les bouleversement apportés à la topographie des lieux par la première guerre mondiale laissent assez peu d'espoir pour de nouvelles trouvailles. Observons cependant que le site Internet du Quid ? signale, sans en citer la source, une "découverte de silex paléolithiques dans la briqueterie" (la briqueterie Debus Ethuin qui fonctionnait jusqu'en 1975 à la sortie Est du village sur la route du Ronssoy), ainsi que, sans la situer, celle d'une "villa gallo-romaine" dont je n'ai malheureusement pas trouvé d'autre mention ailleurs.

Le château miniature que M. Lempereur avait édifié dans son jardin
Fig. 3. Le château miniature que M. Lempereur avait édifié dans son jardin.
(Photo Coll. Claude Saunier)

Pourquoi ce nom de Chaussée Brunehaut ?

"L'homme du Moyen-Age a contemplé avec un étonnement mêlé de crainte superstitieuse les chaussées romaines, passant rectilignes le plus souvent loin de toute agglomération, à travers les labours et les bois, sans tenir compte des nécessités de l'époque. Ces chaussées vertes furent dès lors attribuées au Diable ou à Charlemagne, alors qu'en Picardie, en Artois et dans le Hainaut, on préféra y voir l'œuvre de Brunehaut, reine d'Austrasie... Ce nom lui fut donné, disent les uns, par la postérité reconnaissante envers cette reine qui avait fait rétablir, au VIe siècle, cette chaussée que les invasions barbares avaient complètement détruite. D'autres, parce qu'elle fut le lieu de martyre de l'infortunée souveraine (la légende de la chaussée Brunehaut ne date que du XVe siècle)"7.

Certes, ce qui reste de cette Chaussée Brunehaut qui traverse Épehy est beaucoup moins spectaculaire que d'autres voies romaines de la région, mieux préservées, telles celle qui relie Vermand à Bavay et au nord de l'Europe, ou celle qui relie Vermand à Amiens. Également depuis Vermand, une troisième chaussée, peu visible aujourd'hui, se dirigeait vers le sud-ouest, apparemment vers Beauvais. Cette convergence vers le village de Vermand, à 20 km au sud d'Épehy, montre que se situait là une pièce maîtresse du dispositif routier romain très probablement repris des Gaulois.

Concernant la chaussée traversant Épehy, P. Nimal (1966, p. 77) écrit qu'en réalité "il s'agit d'un chemin pré-romain reliant deux capitales pré-romaines : Arras et Vermand. Les Romains l'ont suivi, mais seulement jusqu'au calvaire de Rocquigny. Le chemin gaulois plongeait vers Vermand par Mesnil-en-Arrouaise, Nurlu, Roisel, sans se préoccuper d'un parcours difficile coupant successivement une série de vallées et de cours d'eau, tous affluents de la Somme. Les Romains s'en séparent à Rocquigny parce que leur objectif n'est plus Vermand, mais Saint-Quentin, Augusta Viromanduorum" (Fig. 4).

Épehy, du chemin gaulois à la voie romaine
Fig. 4. Épehy, du chemin gaulois à la voie romaine
(Carte d'État-Major, 1 : 80 000, Cambrai, 13).

À l'appui de son propos, l'auteur cite E. Will8 qui "a fait observer que certaines voies romaines ont pour objectif Vermand et d'autres Saint-Quentin, et (...) explique que Vermand, capitale gauloise, a d'abord été adoptée par Agrippa, ministre d'Auguste, en 39-37 avant J.-C., mais qu'à son second voyage en Gaule, 27 ans après, celui-ci aurait bouleversé le réseau primitif au profit d'Augusta Viromanduorum". Ministre et aussi gendre d'Auguste, Agrippa en effet conçu alors le projet d'un vaste et complexe réseau routier dont Lyon, capitale des Gaules, était le point de départ et dont la réalisation se termina au milieu du Ier siècle.

Ainsi cette chaussée passant par Épehy, établie sur l'interfluve séparant les bassins versants de l'Escaut et de la Somme, et dont l'orientation générale montre qu'elle aboutissait à l'actuelle Saint-Quentin, est à cet endroit une construction réellement romaine datée des années 12 ou 10 av. J.-C. et constituait un tronçon de la voie la plus directe reliant Reims, Saint-Quentin, Arras et Boulogne. On peut encore, à l'est d'Épehy, repérer son tracé au-delà du Ronssoy, dans sa traversée par les lieux-dits "La Haute Chaussée" (territoire du Ronssoy) et "Cologne", également nom de ruisseau (territoire d'Hargicourt), et par les villages de Villeret, Pontruet, prouvant que sa construction date de la période où Saint-Quentin était déjà devenue capitale de la région. De même la chaussée Amiens-Vermand fut vraisemblablement prolongée à la même époque pour aboutir à cette ville nouvelle, d'où cette direction vers le sud-est qu'elle prend à Vermand. Spehiacum pourrait donc être né au tout début de l'ère chrétienne et devoir son nom aux constructeurs romains de la route.

Qu'en est-il de l'autre voie romaine, celle qui reliait la cité de Cambrai à celle de Vermand ? De Cambrai à Gouy-Le Catelet, son itinéraire par Crèvecœur et le plateau à l'est de l'Escaut est connu9, mais au-delà, quel était son tracé exact dans notre zone ? Dans sa communication à la Société des Antiquaires de Picardie (1863), Henri Lempereur apporte des éléments de réponse à la question. C'est en effet, explique l'auteur, à deux kilomètres du lieu-dit la "Ferme de Cologne", que la voie romaine vers Cambrai se détache de la Chaussée Brunehaut "par un angle de 80 degrés" en direction de Bony, le Catelet et Crèvecœur par la vallée de l'Escaut et il ajoute : "Le récent défrichement du bois de Cologne a mis à découvert toutes les preuves que cet endroit fut une colonie romaine, comme l'indique son nom"10. Mais cette voie devait être davantage qu'un simple embranchement vers Cambrai, mais se prolonger en direction de Vermand. Elle devait donc, si l'on adopte le schéma proposé par Lempereur, suivre un axe Le Catelet, Bony, Cologne et rejoindre à Hervilly la voie Bapaume-Vermand, ou bien elle devait prendre une direction sud-est au Catelet et rejoindre à Estrées la voie-Bavay-Vermand. Sur cet point, je n'ai pas d'informations qui permettraient d'en décider.

Demeure la question de la pré-existence d'un chemin gaulois reliant Vermand à la haute vallée de l'Escaut et au site de Cambrai où il existait probablement, selon B. Machut11 "avant l'arrivée des Romains, une implantation gauloise ayant elle-même succédé à une implantation néolithique". La "Voie d'Hermenne" portée sur la carte IGN (1/50 000), au départ de Proville (Cambrai) et se dirigeant vers le sud, est-elle un vestige de ce chemin ? Je reviendrai plus loin sur cette possibilité.

Au pays des Viromandui

La population celte que les Romains trouvèrent sur place était celle des Veromandui ou Viromandui (nom pour lequel sont données deux traductions : "hommes petits", et aussi, moins rassurante, "ceux qui écrasent les hommes"). Leur capitale, dont on ignore le nom gaulois, se situait à l'emplacement du village actuel de Vermand où des fouilles récentes ont révélé l'existence non seulement, comme on pouvait s'y attendre, d'un oppidum gaulois du Ier siècle av. J.-C., et donc contemporain de la conquête romaine, mais aussi d'un important centre religieux et politique beaucoup plus ancien, en particulier d'une vaste exploitation agricole datée du IIIe siècle av. J.-C.12. Peut-on faire l'hypothèse que les premiers habitants d'Épehy appartenaient à cette tribu belge des Celtes, les Viromandui, arrivée sur les lieux en ce IIIe siècle av. J.-C. ? Rien n'est moins sûr.

Peut-être pour des raisons de sécurité, vers 27 av. J.-C. les Romains décidèrent, on l'a vu, de transférer la capitale des Viromandui onze kilomètres plus à l'est, vers la ville nouvelle qu'ils ont appelée, en l'honneur d'Auguste tout juste proclamé empereur, Augusta Viromanduorum, la future Saint-Quentin, et ont modifié en conséquence leur réseau routier. Mais l'archéologie montre que l'ancienne cité gauloise puis romaine, Vermand, n'a pas périclité pour autant et que, réhabilitée grâce à son système de défense bien conservé, elle retrouva même pour un temps, lors des incursions germaniques au milieu du IIIe siècle, son rôle stratégique et politique primitif.

Le christianisme fit sa première apparition dans la région en ce IIIe siècle tout en restant encore interdit par l'empereur Dioclétien, ce qui valut au Romain Caiüs Quintinus d'être arrêté avec ses compagnons à Augusta Viromanduorum et d'être décapité en 287. Beaucoup plus tard, au VIIIe siècle, on se souvint du saint martyr pour donner son nom à la ville. C'est d'ailleurs le même empereur qui, en 297, partagea en deux la province de Gaule belgique pour en améliorer l'administration, la Civitas Veromanduorum étant alors rattachée à la Belgique seconde.

Commence alors la période sombre et mal connue faute de documents, de la fin du monde antique, notamment marquée par la régression économique du monde romain13. En Gaule comme ailleurs, les villes se dépeuplent et se contractent, leur superficie diminue, l'empire romain est devenu trop vaste, il se disloque, "(...) sous une apparence encore majestueuse, l'empire romain, à la fin du IVe siècle, n'était plus qu'une écorce vide. Il était incapable de résister à une grande secousse" (F. Lot, 1951, p. 214). La grande secousse fut, à partir de 407-408, celle du déferlement des invasions dites barbares qui, empruntant les voies romaines, ruinèrent le pays : Alains, Vandales, Suèves, Huns s'y succèdent, pillant villes et villas gallo-romaines. Vermand, la capitale régionale entre alors en déclin, et le relais sera pris par la future Saint-Quentin, pourtant saccagée par les Vandales en 407 et par les Huns en 451, mais qui saura tirer bénéfice du culte des reliques du Saint pour asseoir sa prospérité.

Derniers venus parmi les envahisseurs, les Francs appelés Saliens se répandirent dans toute la zone au nord de la Loire, mais les historiens pensent que leur invasion fut plutôt une conquête pacifique14. A la fin du Ve siècle, leur roi Clovis, converti au christianisme, est maître de tout le nord de la Gaule. Aux premiers temps de son règne, la dynastie mérovingienne assure dans la région une certaine paix favorable au développement économique.

Depuis l'époque gallo-romaine et malgré ces invasions et les destructions subies, le monde rural a peu changé. Le mode d'exploitation du sol reste celui de la grande propriété, la différence étant que les maîtres sont désormais des Germains. Le maître se réserve le tiers ou le quart de son domaine et en fait cultiver la plus grande partie par des fermiers héréditaires, les colons, à qui il a accordé une tenure, "la manse", constituée de 12 à 15 pièces de terre réparties sur les différentes "soles". En échange, ceux-ci lui versent des redevances en nature, parfois en argent, et lui doivent des jours de travail sur sa réserve et diverses corvées : charrois, messagerie, etc. Le colon n'est pas libre de quitter le domaine, ni même de prendre épouse en dehors de celui-ci, mais son sort était cependant plus enviable que celui de l'esclave, car ces grands domaines utilisaient aussi une main-d'œuvre servile assimilée à une marchandise. Mais le village, comme nous l'entendons aujourd'hui, n'existe pas encore, ni les paroisses : il n'y a que des "villas" (villae), c'est-à-dire des grands domaines.

Qu'en est-il dans notre zone, au nord de Vermand ?

Jusqu'au VIe siècle, -iacum ou -acum sont encore les suffixes principalement utilisés, ils dériveront en -y comme pour Hervilly, Épehy, Ronssoy. Entre le Ve et le Xe siècle la toponymie germanique prend le pas sur la gallo-romaine. C'est alors qu'apparaissent tant de noms de villages d'aujourd'hui dérivés de noms germaniques.

Dans la région, le toponyme germanique le plus habituel est formé avec le suffixe "-court" dérivé de curtis qui signifiait d'abord cour de ferme, et par la suite ferme et village. Les toponymes de ce type se sont formés aux VIIe et VIIIe siècles (Poulet, 1997, p. 80). L'historien Ferdinand Lot a montré que ces noms ne désignent souvent que "des fractions de domaines, des hameaux, des écarts", et que le personnage éponyme n'est pas, la plupart du temps, un puissant seigneur, mais "un petit tenancier cantonné dans un coin de village, de domaine, qui conservait, lui, son nom celtique ou romain pour l'ensemble". Il souligne aussi que les Gallo-Romains ont souvent pris des noms francs pour se mettre au goût du jour, de même qu'ils ont jadis latinisé leurs noms gaulois15.

On peut donc en déduire que les toponymes locaux en -court à proximité d'Épehy (Guyencourt, Saulcourt, Heudicourt, Honnecourt) peuvent être considérés comme des fractions d'un ou plusieurs grands domaines attribuées à des tenanciers au nom germanique, chargés de les mettre en culture.

Plus tard, aux IXe-Xe siècles, apparaissent le suffixe -ville (de villa) et son dérivé -villers ou -villiers (de villare). Le toponyme qui, localement et dans l'ordre chronologique généralement admis, suit ceux en -y et ceux en -court est donc celui de Villers-Faucon (et, plus au nord, son parallèle Villers-Guislain). L'origine de ce mot de construction romane (déterminé suivi du déterminant) se trouverait, selon l'abbé Decagny, dans une fauconnerie seigneuriale (Villare Falconis) située au cœur de la Forêt d'Arrouaise, qui aurait été installée vers le VIIe siècle par les comtes de Vermandois16. "À cette époque, on le sait, écrit-il, la chasse au vol avec un épervier, ou un faucon, était l'amusement privilégié des princes et des nobles : eux seuls avaient le droit de porter un de ces oiseaux sur le poing lorsqu'ils paraissaient en public". Mais Faucon est connu comme nom d'homme (Chaurand, Lebègue, 2000, p. 83), et un texte de 1183 montre qu'un personnage portant ce nom est le gendre du seigneur d'Honnecourt et aurait, selon A. Gabet (1995, p. 59), donné son nom au village de Villers-Faucon17.

Où donc trouver la trace de l'un de ces grands domaines qui aurait pu succéder à une villa romaine et aurait ensuite été démembré en Guyencourt, Saulcourt, Heudicourt, Honnecourt ? Faut-il la chercher quelque part entre les ronces ou le Bois du Ronssoy et les épines d'Épehy ? Et où étaient donc ces "traces de cimetières gallo-romains" évoquées par l'instituteur Dumont ? J'avoue ignorer si les prospections archéologiques aériennes de Roger Agache et son équipe en Picardie ont couvert cette extrémité orientale du département, mais il me semblerait assez logique de situer ce grand domaine qui aurait été démembré, sur le site de Revelon qu'entourent ces villages au nom en -court. Selon Decagny, sur le site de Revelon (commune d'Heudicourt) a existé une "bourgade gallo-romaine" (et, beaucoup plus tard, au début du XIIe siècle, un prieuré "considérable", écrit Decagny, Notre-Dame de Revelon). En effet, le carrefour de Revelon, où la Chaussée Brunehaut subit une inflexion vers le sud-est, est une véritable étoile de six anciens chemins (vers Heudicourt, Gouzeaucourt, Villers-Guislain, Honnecourt, Épehy et Saulcourt) démontrant par là qu'il fut le siège d'un habitat important. Quant au site même d'Épehy, n'y a t-il donc là âme qui vive, aucune implantation humaine ni colonisation agricole, rien que des "épines"...?

Il est vrai que les routes romaines, telles cette Chaussée Brunehaut, n'eurent pas systématiquement un effet durable de peuplement, à l'exception des villes qu'elles reliaient, ou des campements et postes militaires qui évoluèrent en bourgs. Elles étaient surtout fréquentées par les soldats de l'armée romaine, puis par les envahisseurs barbares et pillards, et par les bandits de grands chemins, ce qui ne pouvait guère inciter les populations rurales à rester dans les parages, encore moins à s'y établir à demeure. Il est connu qu'entre la fin du IIIe siècle et le milieu du Ve, le brigandage sévissait en Gaule de manière endémique (Coulon, o.c., p.209). Étudiant de près la Chaussée Brunehaut, H. Lempereur y avait découvert "des coupures (...) de distance à distance dans les bas-fonds de son parcours et qui indiquent un barrage probablement opposé aux convois envahisseurs du funèbre cinquième siècle". En somme, des routes peu fréquentables... et cela dès la colonisation romaine, qu'il valait peut-être mieux couper pour plus de sécurité.

En effet, l'agronome latin Columelle observait que "le voisinage d'une grande route n'est pas (...) favorable à l'emplacement d'une ferme, tant à cause des dégâts que les voyageurs peuvent faire aux récoltes, qu'à cause des visites fréquentes dont on est incommodé" (cit. G. Coulon, o.c., p. 122) et l'on constate qu'effectivement les exploitations agricoles se situaient généralement à bonne distance de la route.

Le fait est confirmé dans notre section de la Chaussée Brunehaut. Ainsi le domaine de Lullius (Leuilly ou Sainte-Émilie) se trouvait à quelque deux kilomètres de la route et, plus au nord, la villa gallo-romaine qui existait dès la première moitié du Ier siècle sur le site de la ferme de La Vaucelette (Gibot, 1985), sur le territoire actuel de Villers-Guislain, à quelque 1 500 mètres. De même la ferme de Revelon se trouve à quelque 600 mètres de la route, mais a t-elle réellement une origine gallo-romaine ?

Il apparaît donc assez peu plausible que, sur notre site routier d'Épehy, ait existé l'exploitation agricole gallo-romaine (villa) signalée par le Quid ? Mais le fait de donner un nom à un lieu, quand bien même s'agirait-il de bois d'épines, ne peut-il malgré tout être interprété comme la trace d'un minimum d'intervention humaine ? Selon Decagny, il ne s'agirait pas d'une villa, mais plutôt d'une implantation militaire : "dans ce lieu assez élevé que traversait la voie d'Agrippa conduisant de Reims à Arras et au Portus Itius, écrit-il, les Romains auront établi un poste secondaire pour en défendre le passage".

Une autre hypothèse est plausible, qui n'exclut d'ailleurs pas la précédente. Sachant qu'à l'époque romaine, l'étape quotidienne d'un voyageur est de l'ordre de 20 milles, soit une trentaine de kilomètres, on constate sur ces routes romaines, tous les 30 à 50 kilomètres selon la difficulté de l'itinéraire, la présence d'une mansio, c'est-à-dire d'un relais bien équipé pour une étape de nuit : "Là il est possible de se restaurer, de nourrir les chevaux, de faire procéder à des réparations à la forge du maréchal-ferrant ou dans l'atelier du charron, de remiser les véhicules sous les hangars, de se laver, de passer la nuit" (Coulon, o.c., p. 216). Or le site d'Épehy se trouve précisément à mi-chemin entre Saint-Quentin et Bapaume, à quelque 30 ou 35 km de l'une et l'autre bourgades gallo-romaines. L'idée de l'existence possible sur ces lieux d'une mansio, peut-être protégée par des militaires, me semble une piste de recherche d'autant plus intéressante que H. Lempereur suggère, pour les deux autres bourgades gallo-romaines proches, Revelon et Cologne, un rôle de mutatio, c'est-à-dire d'auberge et de relais de chevaux, lieux d'une halte plus brève que Coulon situe tous les 10 ou 20 kilomètres. Quant à Épehy, rien ne permet de savoir ce qu'il en serait advenu de cet établissement routier après l'effondrement de l'empire romain.

Observons ici que, par ailleurs, cette période des VIe-VIIe siècles fut celle de la fondation de nombreux monastères, abbayes, chapelles et oratoires, car l'Église entreprend alors une christianisation en profondeur de la Gaule. Une évangélisation qui suit les rivières, œuvre de missionnaires parfois venus de loin (Irlande, Écosse). Les plus connus : St. Amand et St. Bavon dans le bassin de l'Escaut, St. Vaast (v. 500-540), puis Saint Géry (v.580-625) dans le diocèse de Cambrai-Arras, St. Éloi (+ 661) dans celui de Noyon. En 639, St. Fursy débarque à Quentovic (Étaples) pour fonder, entre autres, le monastère du Mont Saint-Quentin près de Péronne, que les comtes de Vermandois relèveront de ses ruines vers l'an mil (Chaurand, Lebègue, o.c., p. 115), et c'est en 670 qu'est fondée par des moines irlandais l'abbaye d'Honnecourt. Amalfride, le maître de ce lieu appelé Hunulphi curtis (domaine de Hunulf), les accueille alors sur ses terres et confiera en 681 cette nouvelle fondation au monastère de Sithiu (Saint-Omer) dirigé par St. Bertin (Gabet, 1995, pp. 41 sq.). Il est intéressant de noter que cette donation est signée non pas, comme on aurait pu s'y attendre, à Cambrai où réside l'évêque dont dépendait Honnecourt, mais à Vermand qui, bien que n'étant plus alors siège de l'évêché du Vermandois, avait donc conservé jusqu'en cette fin du VIIe siècle une réelle importance administrative et religieuse.

(à suivre)

Notes :
1 Une erreur a transformé Spehiacum en Spehiaeum lors de la première mention du nom, à la page 9 de la notice.
2 http://www.lexicologos.com/toponymie
3 Denise Poulet, communication personnelle.
4 Le toponyme Sainte-Émilie n'apparaît qu'au XIXe siècle. Émilie était la fille d'un notable local, peut-être directeur de la sucrerie du lieu, suffisamment pieuse pour être considérée par les habitants comme une sainte (information reçue de mon grand-oncle paternel Henri Moreaux). Les cartographes de l'IGN ont repris cette nouvelle appellation que la "Carte d'État-Major" (levés de 1837) ne connaissait pas.
5 Pour Pierre Nimal (1966) il s'agirait de l'emplacement du Vicus Helena où Aetius arrêta provisoirement les Francs Saliens de Claudion en 448.
6 Il semble que ce M. Lempereur habitait derrière l'église (information Claude Saunier). Pourrait-on redécouvrir quelques-unes de ses trouvailles en fouillant sur les lieux de son domicile ?
7 Source : http://www.nordmag.fr/patrimoine/histoire_regionale/voies_com/voies_communication.htm.
8 "L'urbanisme romain au Bas-Empire dans le Nord". Gallia, 1962.
9 Communication personnelle d'Arnaud Gabet.
10 Merci à Claude Saunier qui m'a permis de prendre connaissance du rapport de Henri Lempereur, et à Thérèse Martin- Barjavel qui en a assuré la retranscription.
11 Selon le site de l'association Camerix : http://pagesperso-orange.fr/camerix/, dont Bernard Machut est le président.
12 Source : http://www.culture.gouv.fr/picardie/les_services/definitions/archeo/plaquettes/Num15vermand2000.pdf
13 Cf. Ferdinand Lot, p.62 sq.
14 "En 15 ou 18 années, il (Clovis) met la main sur tous les pays au nord de la Loire ; mais rien ne parle ici de hauts faits d'armes, de raids armés ou même de simple conquête et occupation militaire. Il semble plutôt que le roi ait rassemblé sous son autorité de nombreuses colonies franques depuis longtemps établies dans ces régions" (J. Heers, p. 20.)
15 Pierre Miquel, p. 24.
16 Ce qui tendrait à montrer que le Vermandois n'aurait pas, comme souvent mentionné, été érigé en comté au IXe siècle par l'empereur Louis le Débonnaire, mais nettement plus tôt, le titre de comte de Vermandois étant porté par plusieurs personnages entre les années 659 et 880 (Histoire de la ville de Saint-Quentin. Picardie. Aisne. 02 http://perso.orange.fr/jean-claude.gallochat/ville/ville.htm).
17 Mais on peut aussi avancer que ce seigneur portait simplement le nom de son domaine : Faucon de Villers, lequel lui préexistait peut-être.
18 La consultation des archives de la Société des Antiquaires de Picardie apporterait peut-être quelques réponses à ces questions.
19 C'est assurément l'une des lacunes de la présente recherche que la collaboration des lecteurs pourrait m'aider à combler.
20 Site Wikipedia : Liste des évêques de Noyon-Tournai.

Sources bibliographiques :
Chaurand Jacques, Lebègue Maurice, 2000 : Noms de lieux de Picardie. Ed. Bonneton. 223 p.
Coulon Gérard, 2007 : Les voies romaines en Gaule. Promenades archéologiques. Ed. Errance. 235 p.
Gabet Arnaud, 1995 : Honnecourt sur Escaut, histoire et cadre de vie. Ed. Cambrésis, terre d'histoire.. 303 p.
Gibot Jean-Luc, 1985 : La Vaucelette, une ferme à travers les âges. Revue "Jadis en Cambrésis", n° 30, décembre, pp.24-29.
Heers Jacques, 1973 : Précis d'histoire du Moyen Âge. PUF. 422 p.
Lempereur Henri, 1863 : Notice sur la voie romaine qui passe à Épehy (Somme) et les découvertes auxquelles les fouilles exécutées dans cette localité et dans les localités environnantes ont donné lieu. Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie, Tome 8, pp. 318-326).
Lot Ferdinand, 1951 : La fin du monde antique et le début du Moyen Âge. Albin Michel. 559 p.
Miquel Pierre, 1993 : Petite histoire des noms de lieux, villes et villages de France. Albin Michel. 361 p.
Nimal Pierre, 1966 : Naissance de Bapaume. Recherches sur les origines et la formation de la ville. Librairie Nimal. 116 p + X.
Poulet Denise, 1997 : Noms de lieux du Nord – Pas-de-Calais. Introduction à la toponymie. Ed. Bonneton. 229 p.
Rostaing Charles, 1961 : Les noms de lieux. Que sais-je ? PUF. 128 p.

Cartes et images satellite :
Carte IGN 1/25 000, Péronne n° 3 – 4, révision 1964.
Carte d'État-Major 1/80 000, Cambrai, 13, 1837
Carte de Cassini, XVIIIe siècle
Ortelius : Vermandois, St. Quentin, carte originale XVIe siècle
Mercator Gérard : Picardie-Champagne, 1585
Sanson Nicolas : le Vermandois, 1636
Nolin Jean-Baptiste : province de Picardie, 1694
Jaillot Alexis-Hubert : Généralité de Soissons, 1723
Vaugondy Robert de : gouvernement général de Picardie et Artois, 1753
Images satellite de Google Earth et de Géoportail.


Date de création : 21/07/2009 @ 21h48
Dernière modification : 05/08/2009 @ 09h56
Catégorie : Les origines du village
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par georges59161 le 23/09/2009 @ 16h46

Article passionnant car très documenté.

Félicitations pour ce travail remarquable.

Je prends connaissance de la suite et ne manquerai de vous faire part de mes commentaires.

 

Georges

Beau-fils de M. et Mme Serge CARLIER

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