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Le 10/03/2013 à 04h08

1914-2014, le centenaire - ♦Épehy et les Épéhiens dans la guerre

 

ÉPEHY ET LES ÉPÉHIENS DANS LA GUERRE

 

Le texte qui suit reprend en partie le récit de Gustave Loy déjà mis en ligne dans notre "Petite Bibliothèque" sous le titre : "La première guerre mondiale, récit". Ne sont présentées ici que les pages consacrées à la Grande Guerre (pages 10 à 22 dans le texte dactylographié).
Nous en avons gardé les photos qui avaient toutes été ajoutées par nos soins
.

 

PÉRIODE AOÛT 1914 À NOVEMBRE 1918


"Tout le monde s’attendait à une guerre courte, au cours de laquelle les armées se seraient affrontées en quelques grandes batailles décisives. Or cette guerre fut très différente des précédentes :
- par sa durée : 4 ans de combats meurtriers.
- par les effectifs engagés qui, d’environ 6 millions d’hommes au début des hostilités, atteignirent près de 20 millions à la fin, engageant 16 nations.
- par son caractère mondial : des armées levées sur tous les continents vinrent combattre chez nous. Tous ces pays apportèrent aux alliés une aide qui décida de la victoire.
- par les armes utilisées : aux armes traditionnelles vinrent s’ajouter les gaz asphyxiants, les lance-flammes, les chars de combat. L’aviation prit un grand essor et s’ajouta à une guerre navale et sous-marine.
- par les souffrances qu’elle fit endurer aux soldats bloqués dans une guerre de position, d’usure. La troupe obligée de vivre dans les tranchées, dans la boue, le froid, les rats, la vermine, supportait toutes les intempéries.
- par son caractère de guerre totale. Tout fut mis en action. Les civils également eurent à souffrir des opérations.

Pour nous, ce fut l’occupation avec toutes ses exigences, toutes ses contraintes et réquisitions, travaux imposés, pillage des ressources, rationnement des vivres, risques accrus de bombardement puisque nous frôlions les zones de combat.

En France libre, ce fut une véritable mobilisation industrielle pour fournir aux combattants tout ce dont ils avaient besoin, des armes, des munitions, des vivres.

Le 2 août 1914, commençait pour tous un calvaire de 4 longues années.

Nous avons assisté au départ de nos soldats. Le moral ne fléchissait pas, un vent de patriotisme soufflait sur tous. Les hommes acceptaient le sacrifice. Ils étaient anxieux mais ils essayaient de blaguer. Les wagons étaient couverts d’inscriptions patriotiques : « A Berlin », « Nous les aurons », etc…

Mieux préparés, les Allemands, on disait alors les « Prussiens », prennent l’initiative. Ils envahissent la Belgique avec l’intention d’écraser rapidement la France. Malgré une résistance héroïque, l’armée belge est submergée, Liège capitule et les troupes allemandes déferlent sur la Belgique et le Nord de la France.

Partis pour la « der des der », les soldats français se heurtent aux lignes allemandes dans la région de Charleroi. En dépit de leur bravoure et des sacrifices consentis, nos soldats perdent la bataille des frontières et battent en retraite.

À Épehy, des renseignements contradictoires circulent. Vers le 24 août, on entendait bien tonner le canon. Questionnés, les soldats cantonnés à Épehy ne laissaient transpirer aucune information alarmante. La troupe s’exerçait, disait-on !

Vivant au milieu d’eux, nous assistions pourtant à leur départ pour le combat, leur air soucieux aurait pu nous alerter : non, nous étions remplis d’espoir et vraiment crédules. Ce n’était pas possible, les Prussiens ne viendraient jamais. Il faut reconnaître que nous avions été élevés avec l’idée d’effacer la défaite de 1870 et de récupérer l’Alsace-Lorraine. Dans le fond de notre cœur, nous n’étions pas fâchés de donner un e bonne leçon à ces Prussiens et de récupérer les provinces perdues. Nous étions animés d’un véritable patriotisme et prêts à tous les sacrifices pour atteindre ce but et laver notre humiliation.

Hélas, nous allions assister à la retraite avec toutes ses conséquences. N’y a-t-il rien de plus triste, de plus démoralisant que de voir la retraite d’une armée disloquée, un défilé de soldats harassés, souffrant de la chaleur, du manque de sommeil.

À cette retraite, s’incorporaient les civils de Belgique, du Nord, qui fuyaient l’envahisseur avec des moyens de fortune, vélos, voiturettes, voitures, brouettes même. Spectacle inoubliable !

Le 27 août 1914, au début de la matinée, après une petite pluie, le combat était engagé autour d'Épehy. Une héroïque défense de ses hauteurs par quelques unités de l’Armée Française (chasseurs à pied, chasseurs cyclistes, dragons) qui ne cèdent le terrain que pied à pied, s’abritant et faisant le coup de feu au coin des rues, des ruelles, arrêtèrent pendant 3 heures et demie les rangs compacts des Prussiens.

Nous allions payer cette résistance. Pour se venger, furieux de celle-ci qui lui coûta de nombreux morts et blessés, les troupes allemandes s’en prirent à la population. Ils fusillèrent cinq habitants inoffensifs.

Ils allumèrent plusieurs incendies et autorisèrent deux heures de pillage et de sévices. La troupe s’en donna à cœur joie, toutes les habitations, les magasins, les granges, les étables, les hangars furent minutieusement fouillés.

Nous habitions dans le haut de la rue d’Écosse. Tous les habitants de cette rue s’étaient massés à la maison. Nous recherchions tous une sécurité relative en nous groupant. On racontait tant d’atrocités de la part de l’envahisseur. Nous étions effrayés !

Heureusement, nous avions chez nous une vieille tante, arrivée le matin et bloquée dans son exode : elle avait vu les Prussiens en 1870, elle affronta avec calme la colère de l’officier commandant le détachement chargé de la fouille du logement. Elle essaya de défendre la maisonnée, discutant et expliquant notre inconfortable position et la frayeur des enfants.

Les soldats exigèrent de tout, surtout à boire. Ils n’absorbaient nos boissons qu’après notre dégustation exigée avec plus ou moins de brutalité. La confiance ne régnait pas : ils voyaient partout des francs-tireurs.

Inutile de vous dire que nous, les gosses, nous n’étions pas rassurés.

Fig. 7. Soldats allemands dans la ferme d'Auguste Despagne (coll. C. Saunier).
Fig. 7. Soldats allemands dans la ferme d'Auguste Despagne (coll. C. Saunier).


Il me revient un souvenir qui me fait toujours sourire par sa naïveté. Affolée par les récits d’atrocités commises par l’envahisseur, visant particulièrement les hommes et les garçons, ma mère était très inquiète, j’étais grand et faisais certainement plus vieux que mon âge. En 1914, la tenue classique de l’écolier était le tablier noir, mais en raison de ma taille, je l’avais abandonné. Ma mère, afin de minimiser mon apparence, me fit endosser ce fameux tablier noir. Les poignets m’arrivaient au coude et la longueur à mi-cuisse, ce qui pouvait paraître anormal. Je crois même que ma mère aurait souhaité que je me rapetisse pour paraître insignifiant. Bien sûr, cela porte à rire, mais soyez assurés que nous n’en avions pas envie ce jour-là.

On vécut donc quelques heures de frayeur que les années n’ont pas fait oublier. Nous subissions les exigences de l’occupant dans toute sa rigueur.

Puis la vie, si pénible fut-elle, se réorganisa. Le ravitaillement fut assuré tant bien que mal. On se plia aux décisions de la Kommandantur, le couvre-feu, les réquisitions, le laissez-passer. Tout donnait lieu à autorisation.

Les Allemands exigèrent la continuation des travaux agricoles sous la direction d’un Chef de culture allemand et notre concours forcé et cela sans obligation d’aptitude. Inutile de vous dire que nous freinions le travail de toutes nos forces, multipliant les motifs d’arrêt, ce qui nous valait quelquefois des réactions violentes de la part de nos gardiens. Quelques-uns uns de nous autres ont goûté à la prison installée rue de la Gare.

On profitait des travaux imposés et de tous les contacts pour parfaire notre ravitaillement par tous les larcins possibles. On avait inventé une maxime « voler l’Allemand, c’est pas voler ».

La Kommandantur était installée dans la propriété de Monsieur LERICHE (emplacement occupé actuellement par Monsieur PAUCHANT et le Crédit du Nord) au centre du village, face à la Mairie ce qui facilitait les rapports avec la municipalité. La chance d’avoir un maire qui connaissait la langue allemande contribua peut-être à arrondir les angles dans des relations moins brutales et moins exigeantes.

Avec des moyens réduits, on rouvrit les écoles. Filles et garçons furent groupés dans l’établissement des garçons. L’école des filles était occupée par la troupe. Cette école fonctionna plusieurs mois sous la direction de Monsieur Gabriel VASSEUR, instituteur en Seine Maritime, bloqué à Epehy au cours de ses vacances. Mademoiselle CANCHON, directrice des postes, Monsieur Eugène PELLETIER et moi-même prêtions notre modeste concours au bon fonctionnement.

En 1915, à l’arrivée massive des troupes allemandes, la vie de notre commune se compliqua. Tout était réquisitionné. On ne pouvait prétendre qu’à un logement restreint, le reste était occupé par la troupe. Les écuries, les étables, les granges naturellement depuis longtemps vides de leurs animaux, furent aménagés en casernement. Épehy était devenu un véritable camp militaire, une immense caserne.

Le Château des Moines à Pézières fut rénové entièrement, les terrains de la rue Margot devinrent des lieux d’exercice. La pâture de la ferme du Bois qui longeait les propriétés de MM MOREAUX, Gustave LOY, CARRY, se couvrit de tranchées, de postes de résistance, de postes de secours, enfin tout ce qui était nécessaire à la formation du combattant. Elle devint l’endroit idéal d’exercices et les jeunes soldats se familiarisaient avec la réalité des lieux de combat qu’ils allaient bientôt connaître sur le front.

Nous étions révoltés de la brutalité des instructeurs, il régnait dans la troupe une discipline de fer qui nous stupéfiait, nous Français.

Les avions alliés surveillaient toute cette agitation de l’ennemi. Une bombe lâchée rue Margot fit malheureusement une victime civile, Mme COCRELLE. Si mes souvenirs sont exacts, une autre bombe fut lâchée Grande Rue. Un bombardement des alentours du Château des Moines fit plusieurs tués allemands réfugiés sous les arbres, dans les pâtures.

On fit connaissance avec les descentes à la cave. C’était le prélude. Nous allions, début 1916, être témoins de l’offensive de la Somme.

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Le commandement Allemand prévoyait cette offensive et tous ses efforts se portèrent sur l’amélioration et le renforcement du secteur.
Un canon de marine fut installé à la ferme de la Vaucelette, route de Villers-Guislain. Bien camouflée, cette pièce tirait chaque matinée quelques obus que nous entendions exploser dans les lignes françaises. Aussitôt des avions alliés survolaient la région afin d’essayer de repérer l’emplacement de tir pour le réduire à néant.

Une des grandes batailles de tous les temps commençait.

Fin juin, début juillet, l’offensive se déclenchait. Elle devait avoir pour but de desserrer la pression qui s’exerçait sur Verdun. Elle se développa sur un front de 70 km :
30 km pour 36 divisions anglaises,
40 km pour 40 divisions françaises.
Ce front sera ramené à 24 km pour les Anglais et 16 km pour les Français.

Les Allemands avaient organisé leur défense à un degré frisant la perfection. Le terrain n’était qu’une suite ininterrompue de points d’appui reliés entre eux par un réseau de tranchées, de boyaux, d’abris, le tout protégé par un réseau de barbelés dépassant souvent 10 m.

Nous assistâmes pendant 10 jours à un bombardement ininterrompu. Pour affronter ces lignes, une seule tactique, détruire, anéantir, écraser par l’artillerie tout le dispositif occupé par l’ennemi, pilonner massivement les tranchées sillonnant en zigzags les champs et les bois.

Il est difficile d’imaginer de qu’il a fallu d’héroïsme à nos soldats pour tenir dans cet enfer, la pluie, le vent, les bourrasques se sont abattus sur toute la région.

Les Allemands s’accrochaient au terrain. Boyaux, tranchées, abris sont transformés en ruisseaux de boue ou le fantassin s’enlise jusqu’aux genoux. Le terrain n’est plus qu’un trou d’obus. Les abris se diluent, s’effondrent, se nivellent, les armes s’enraient. Le ravitaillement est difficile, sinon impossible, les trous d’obus sont remplis d’eau, les chemins bouleversés sont impraticables. L’air est irrespirable.

En 10 jours, la seule VI° armée tirera 4 460 000 obus de 75.

Un livre, édité dernièrement par M. Gérard BACQUET, et un autre de M. Brian GARDNER, vous feront mieux que je ne peux le faire le récit de cette bataille qui se termina en quelque sorte dans les boues du Santerre et se stabilisera à quelques kilomètres de chez nous. Ont péri 400 000 anglais, 200 000 Français, 300 000 Allemands ce qui explique les nombreux cimetières qui jalonnent notre région.

Pendant cette période, nous aidions le mieux possible les habitants fuyant les zones de combat. Nous nous attendions à subir le même sort. Le front se rapprochait. Chaque soir, l’horizon s’enflammait, nous assistions à un véritable feu d’artifice d’éclatements d’obus, de mines, de fusées.

Le jour, la circulation des troupes et des véhicules était presque nulle en raison des risques d’anéantissement par l’artillerie renseignée par les nombreux ballons captifs (les saucisses), mais dès la tombée de la nuit, tout l’arrière s’animait : déferlement de troupes pour la relève, convois interminables de voitures d’approvisionnement en munitions, vivres, matériaux, convois d’artillerie, le tout dans un vacarme de cris, de jurons, de chevaux effarouchés. On profitait de l’obscurité pour apporter aux combattants tout ce qui était nécessaire.

Les écoles, l’église étaient transformées en hôpitaux. Chaque jour, un train évacuait vers l’Allemagne les blessés, les malades ; on enterrait les morts dans une tranchée creusée au cimetière d'Épehy. Les blessés légers qui avaient subi un pansement sommaire dans les postes de secours du front, rentraient à pied à travers champs, le fusil suspendu au cou et sur la veste l’étiquette justifiant leur admission à l’hôpital.

La vie devenait difficile et l’évacuation s’imposait. Elle était retardée par les Allemands, notre présence assurait leur protection. Les Alliés hésitaient à anéantir des villages remplis de civils et jusqu’à cette date, les obus tombaient seulement sur les axes de circulation à proximité du village.

Notre présence permettait aux Allemands de mener à bien l’installation d’une ligne de repli, appelée ligne « Hindenburg » qui s’étalait à l’Est et au Nord d'Épehy, face à la gare. Dès qu’ils estimèrent que leurs travaux étaient réalisés, ils autorisèrent l’évacuation et firent de notre région une terre brûlée, c’est à dire inhabitable.

 

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Nous embarquions dans un train, munis de quelques bagages, direction le Nord et la frontière belge. Nous débarquions le soir à BERLAIMONT et passions notre première nuit répartis dans les écoles.

Fig. 8. L'évacuation vers la gare et Berlaimont, 20 février 1917.  Les habitants de la rue du Ronssoy quittent leur domicile. (Coll. C. Saunier).
Fig. 8. L'évacuation vers la gare et Berlaimont, 20 février 1917.
Les habitants de la rue du Ronssoy quittent leur domicile. (Coll. C. Saunier).


À peine étions nous sortis d'Épehy que, de tous côtés, s’élevaient des incendies et des explosions : la dynamite achevait les maisons que les flammes n’avaient pas détruites. Tout fut rasé, les arbres coupés, les points d’eau comblés.

Les rares pans de mur qui étaient restés debout malgré ce carnage, furent hachés par les milliers d’obus qui s’abattirent sur le pays.

De cette époque, date l’édification de deux « blockhaus » pour mitrailleuses lourdes (un à la ferme M. LOISEAUX, l’autre dans la propriété de M. HELUIN). Ces derniers avaient l’aspect de ruines de maison, mais en fait, étaient un amas de rails de chemin de fer, de béton armé, de vraiment forteresses destinées à balayer de leur tir les abords du village.

Il faut signaler que deux maisons furent épargnées par la sauvagerie allemande : la maison de M. MENNECIER route de Saulcourt et la maison de M. GOURBIERE rue du Riez. Ces maisons abritaient probablement des services indispensables aux destructeurs (bureaux, cuisines, dépôt).

Ce fut ensuite pendant un an une canonnade ininterrompue sur Épehy ou ce qui en restait. Puis vint la ruée de mars 1918, dernier sursaut de l’armée allemande sur qui pesait déjà le doute sur la victoire. C’était le Bastogne de l’époque.

Les Anglais tinrent héroïquement les hauteurs d'Épehy mais durent se replier devant la supériorité numérique. Vous trouvez sur la route du Ronssoy le monument qui rappelle le sacrifice du régiment qui y fut anéanti.

Notre pauvre village reçut le coup de grâce par la retraite définitive d’octobre 1918. Les Allemands se cramponnèrent pendant plusieurs jours avec des pertes énormes pour assurer et faciliter le retrait du gros de l’armée au-delà de l’Escaut.


ÉVACUATION VERS LA FRANCE VIA LA SUISSE


En 1915, afin de sauvegarder leur ravitaillement et pour se séparer des bouches inutiles, les Allemands autorisèrent une partie de la population à rejoindre la France non-occupée.

Ils organisèrent des trains complets sur des listes établies par les Autorités civiles, listes contrôlées par l’armée. Seuls étaient autorisés à partir les femmes, les enfants en bas-âge (garçons au-delà de 7/8 ans exceptés). L’ennemi voyait très loin et ne se souciait peu d’envoyer de futurs soldats si la guerre se prolongeait.

Trop âgé, je me trouvais bloqué à Épehy sans aucune chance de pouvoir m’échapper.

D’après les souvenirs de Mme Thérèsa LOY, infirmière à l’époque, certains des convois de réfugiés de la Région Picarde furent hébergés en France non occupée pendant un premier temps, dans les bâtiments dépendant de la Grande Chartreuse, près de Grenoble.

Ensuite, ces réfugiés furent répartis dans les provinces françaises. Beaucoup de ces familles échouèrent en Bretagne et en Anjou.

 


FIN 1918 – 1919


Réfugiés à BERLAIMONT, nous nous organisions le mieux possible ; la vie n’était guère facile. Il nous a fallu retrouver les objets les plus usuels car nous n’avions emporté qu’un maigre bagage.

Nous subissions toujours les contraintes des troupes d’occupation, mais avec un peu moins de rigueur. Surtout, nous étions éloignés de la zone des combats.

Avec l’aide de la ville de BERLAIMONT, on rouvrit une classe pour les enfants d'Épehy.

Notre grand souci était le ravitaillement et l’habillement. Certains jours, les écoliers étaient mobilisés pour la collecte des orties et la cueillette des mûres en forêt à l’intention des autorités allemandes. Un travail facile malgré le rendement exigé. Pour les mûres, nous faisions une cure naturellement.

L’armée allemande commençait à racler les fonds de tiroir. J’avais alors 17 ans. A partir de cet âge, les Allemands attachaient une grande importance au sexe masculin. Ils inventèrent le port d’un brassard rouge que nous devions porter au bras gauche. Ce signe leur permettait de repérer plus facilement les hommes susceptibles de devenir un danger pour eux. Cette mesure s’apparentait beaucoup à l’étoile jaune des juifs en 1939/45.

Nous étions toujours astreints au travail. J’ai exercé le métier de bûcheron en forêt de Mormal, magasinier dans un dépôt de vivres installé dans une ancienne verrerie face à la gare du Quesnoy, homme de peine dans une équipe de désinfection, etc… nous tirions bien toutes les ficelles permises pour échapper, freiner, saboter le travail, mais ce n’était pas toujours facile car l’ange gardien était toujours là.

Les Allemands commençaient à avoir de sérieuses difficultés, manque de matières premières : caoutchouc, cuivre, bronze ; la raréfaction de certaines denrées en raison du blocus ; tout ceci ne pouvait pas être caché et le moral des troupes commençait à fléchir.

La supériorité des Alliés et la pression exercée sur tout le front inquiétaient les Allemands. Ils décidèrent de drainer tous les hommes valides vers l’Allemagne. Ils emmenaient également tout ce qui pouvait leur être utile, cheptel, matériel, produits.

Devenus prisonniers civils, en colonne de 300 à 400, nous marchions vers l’Est par étapes de 15/20 km par jour. Nous bivouaquions un peu partout : église (Vieux Reng), salles de spectacles (Binche, Charleroi), grandes propriétés (Anderlues), lieux facilitant toujours la surveillance de nos gardiens.

La nourriture était devenue notre problème n° 1. Elle se réduisait à de faibles distributions journalières, soupe aux choux-navets, un peu de pain, de graisse, ceci complété par les dons que nous récoltions pendant la traversée des agglomérations. Les Belges ont été très accueillants. On dormait, le sac et surtout le bout de pain sous la tête, les chaussures aux pieds sous peine de se retrouver allégés. On se volait sans scrupule avec la seule idée de tenir coûte que coûte.

La grippe espagnole commençait à faire ses ravages. Je décidais de jouer la carte maladie et, lors d’un arrêt à Fleurus, me déclarais malade, inapte à la marche. Nous étions parqués dans un pré à la sortie de la ville, en attendant les voitures réquisitionnées pour notre transport. Nous étions une vingtaine, dont certains, gravement atteints, allaient bientôt mourir. Le gros de la colonne s’ébranla vers Sombreffe et Namur, nous laissant à notre triste sort. Il était environ midi.
Vers 18 h, en voiture, nous prenions le départ. Nos gardiens, inconscients ou non, au lieu de suivre la roue de Namur, bifurquèrent sur une route secondaire qui nous fit échouer vers Ligny. Les soldats en garnison à Fleurus nous plantèrent là, aux mains de la Municipalité et rentrèrent dans leur casernement. J’ai l’impression qu’ils craignaient la contagion ; dans notre état, ils pouvaient nous abandonner, nous n’étions guère dangereux ou intéressants.

Pour nous, c’était une chance. Je quittais l’école qui nous servait d’asile et me mis en quête d’un lieu où je pourrais me faire oublier. Après quelques essais infructueux, j’échouais chez un brave ménage qui voulait bien m’héberger. Par prudence, pendant quelques jours, j’évitais de sortir, craignant toujours d’être repris.

Rien n’advint, il y avait peu de troupe dans le coin. De plus, la liaison et la discipline laissaient à désirer dans l’Armée. Elle supportait mal la situation préoccupante que les chefs ne pouvaient plus cacher. Je vécus donc en paix, m’installant et devenant un vrai sujet belge muni des preuves irréfutables, grâce à la complicité du ménage qui avait eu la bonté de m’accueillir.

Rassuré et désireux de savoir ce qu’étaient devenus mes camarades, j’avais un oncle et des cousins dans le convoi, j’entrepris de chercher dans un rayon de 15/20 km en questionnant les habitants. Les renseignements recueillis me permirent de retrouver leur trace et le 10 novembre, j’eus la grande joie de les identifier à Moignelée, parqués dans une école religieuse.

Pour le ravitaillement, ils étaient autorisés à sortir. Le contact s’établit donc facilement et en raison des bruits qui couraient, on élaborait même des projets d’évasion. Les évènements se précipitèrent. Nous apprenions le soir du 11 novembre l’heureux événement, l’Armistice était signé depuis le matin 11 heures.

La nuit, nos gardiens disparurent comme par enchantement. Cette fois, c’était la liberté retrouvée.

Nous projetions immédiatement notre départ pour la France. Ce fut un retour merveilleux. Nous devons une grande reconnaissance à nos amis wallons qui nous aidaient, nous ravitaillaient, nous logeaient. Ce fut la première étape à Charleroi où je dus m’arrêter en raison d’une plaie au pied qui s’envenimait et me rendait la marche difficile. J’eus la chance d’y retrouver un camarade de Berlaimont, réfugié chez sa grand-mère belge. J’avais de nouveau le logement et le couvert assurés. Heureusement ! Je n’avais pour toute fortune qu’un demi-mark.

Nous reprenions la route le lendemain. Tunin, où le maire voulut bien nous accueillir à sa table et nous offrit un bon lit. Bientôt Maubeuge. C’était Berlaimont en vue. J’y retrouvais ma mère. Le bombardement n’avait pas fait de victime, la libération avait été rapide. Un obus était tombé sur la maison, mais sans faire de victime, tout le monde étant à l’abri dans la cave.

Quelques jours après, j’eus la joie de revoir mon père que nous n’avions pas vu depuis quatre ans. L’armée accordait une permission exceptionnelle de 3 jours à tous les combattants originaires des Régions Libérées afin de reprendre le contact avec leur famille.

Ce fut trop court. C’était la joie des retrouvailles et l’oubli de toutes nos misères. On bâtissait déjà des projets merveilleux. Pourtant, que de problèmes !

Décidé à compléter mon instruction stoppée à 13 ans, sur l’invitation d’un oncle et d’une tante je partis pour Bayeux où je trouvais des facilités d’études et un petit travail chez un agent d’assurance. Période de ma vie très difficile. Mes espoirs, mon enthousiasme s’évanouissaient devant la tâche à réaliser et encore aujourd’hui, je suis heureux de ne pas avoir manqué de courage.

Quelques mois après, l’oncle fut démobilisé. Il projeta de s’installer à Caen où il avait trouvé un travail intéressant. La chance me souriait car ce changement fut bénéfique en raison des facilités de perfectionnement que la ville de Caen mettait à notre disposition, principalement les cours du soir gratuits et admirablement organisés.

J’avais trouvé un emploi de clerc d’avoué qui me laissait assez de temps libre pour mes études. J’assurais également la fonction de copiste près du Tribunal Civil de Caen, ce qui m’aidait à boucler mes frais de cours. Je ne résiste pas au désir de vous dire mes gains de copiste :
                   - copie sur papier libre 0.10 Frs la page de 20 lignes, et sur papier timbré, 0.15 Frs.
Inutile de vous dire que j’ai rédigé la valeur d’un volume impressionnait pendant un an.

Les réfugiés pouvaient prétendre à un voyage gratuit pour les Régions Dévastées. L’envie de revoir le pays, de reprendre contact avec les parents m’intéressait. Je posais ma demande et je débarquais pour 10 jours à Vadencourt, près de Guise, où mes parents étaient réfugiés.

Les déplacements étaient laborieux et manquaient de confort, moyens de transport réduits, logement difficile. Je réussis à atteindre Épehy déjà quelque peu habité. Aspect lunaire. On voyait à perte de vue un terrain dénudé, bouleversé, couvert de ruines : plus d’arbres ou des troncs calcinés. Les rues étaient devenues de sentiers, des pistes où l’on rencontrait quelques abris construits avec des matériaux récupérés dans les tranchées. Quelques habitants privilégiés avaient obtenu une baraque en bois.

J’eus de la peine à retrouver l’emplacement de notre maison. Tout paraissait petit, réduit. Le nom de zone rouge était bien mérité pour Épehy.

Malgré ces difficultés, les habitants envisageaient un retour dès l’arrivée des baraquements promis. Le ravitaillement était difficile et fonction de la réorganisation des moyens de transport. Épehy ne comptait qu’un point d’eau. On travaillait à remettre les puits en état, puits comblés par des arbres entiers. Il fallait être vraiment courageux pour envisager la réintégration.

Heureux de mon voyage, je rentrais à Caen atteint, moi aussi du mal du pays. Quelques mois passèrent, mes parents m’informaient de leur rentrée et de la construction d’un abri permettant un séjour possible. Je décidais de rallier moi aussi. Je fis donc mes adieux à la Normandie, regrettant malgré tout les belles plages : Riva Bella, Luc sur Mer, Ouistreham, Arromanches, Port en Bessin et le fameux cidre.

Rentré à Épehy, j’eus la chance de trouver tout de suite un emploi dans l’organisation des Régions Libérées, Secteur de Roisel et fus détaché près du Responsable d'Épehy, Monsieur BOUYER, comme métreur adjoint.

Notre bureau, en même temps logement de M. BOUYER, était l’ancienne remise à bois et charbon du Presbytère. On pouvait difficilement installer autre chose qu’un lit de camp, un bureau, deux chaises et un petit feu. On s’habitue à tout, on trouvait cela naturel, on avait vécu dans de pires conditions, on se considérait confortablement installés.

La vie active reprenait. Le déblaiement, l’aménagement des décharges s’organisaient. On remblaya tous les chemins creux, rue d’Écosse et chemin de « Ch’l’ozière », la rue actuelle de la Rue du Pré, une carrière désaffectée. Les tranchées, les trous d’obus furent comblés, les fils de fer barbelés stockés, les abris nettoyés sur tout le terroir. Une équipe d’artificiers était chargée de la destruction des engins récupérés. Au fur et à mesure, on procéda à la remise en état du sol.

Nous assurions en même temps la liaison entre l’Administration et les entreprises de reconstruction. On édifia des maisons provisoires 2/3/4 pièces, on créa la Cité Blanche. On intensifia le montage de baraques en bois ou plâtre. Au fur et à mesure des logements disponibles, les habitants rentraient et se réinstallaient.

Les salaires étaient intéressants. La culture activa la remise en exploitation des terres, la vie communale se réorganisa assez rapidement.

Tout n’était pas parfait. Les plaies étaient trop importantes, mais les habitants galvanisés par le désir de rétablir leurs maisons, leurs exploitations, leurs commerces, se sont mis à l’œuvre et, après bien des difficultés, ont fait renaître le village.

Monsieur Raoul TROCMÉ entreprit la construction d’un tissage au lieu-dit « Monplaisir » et assura ainsi le travail à un personnel féminin et masculin.

La Mairie et les Écoles posèrent un problème de financement qui reçut une solution favorable grâce à l’aide apportée par Mlle Geneviève SELIGMAN, que nous ne saurions trop remercier pour sa contribution. Grâce à son intervention, Mme PERRET, du 6ème arrondissement de Paris, qui, à cette époque, dirigeait le dispensaire de Roisel, intéressa M. Simon JUQUIN, maire du 6ème à notre cause.
 

Fig. 9. Ruines de l'école des garçons, 1920 (Coll. C. Saunier).
Fig. 9. Ruines de l'école des garçons, 1920 (Coll. C. Saunier).


Il prit part à notre détresse et eut l’idée magnifique de confier le soin de recueillir les offrandes aux enfants de toutes les écoles de l’arrondissement. Grâce au zèle déployé par ces écoliers, la collecte atteignit 66 000 Frs. Ce don permit l’achat de dommages de guerre qui furent utilisés pour la construction des bâtiments communaux et les magnifiques écoles que vous fréquentez.

En 1925, l’entreprise de M.CERATTO, qui avait effectué le déblaiement, une grosse partie des constructions provisoires, voulant marquer son passage, construisit la Salle des Fêtes et en fit don à la commune.

On commença la construction de l’église. Sur l’emplacement de la maison des Vicaires, on construisit le presbytère qui n’a pas le caractère et la valeur de l’ancien, mais les fonds se faisaient rares. On avait dû engager des frais énormes dans la construction de l’église en raison des gros travaux de consolidation imposés par la découverte de souterrains. On n’avait pas prévu les conséquences de la modification de l’orientation de l’église.

L’Hospice fut reconstruit. On respectait ainsi le vœu des bienfaitrices, Mlles DERCHE, qui léguèrent en 1885 50 hectares de terres au Bureau de Bienfaisance et Mlles CAMUS qui laissèrent toutes leurs propriétés à la Commune pour la fondation d’un Hospice. Cette Maison Hospitalière gérée jusqu’en 1914 par des religieuses avait pour but de recevoir les vieillards indigents ou infirmes d'Épehy. En reconnaissance, la commune s’engageait à entretenir leur chapelle édifiée dans le cimetière.

En même temps, on menait à bien la réfection du réseau routier qui était dans un piteux état. On mit plusieurs années tant les travaux étaient importants.

On continue cet aménagement, et nos rues sont en bon état. On y installe des bordures et des caniveaux valables. Hélas, les problèmes ne sont pas tous résolus.

La situation actuelle est préoccupante. Le chômage frappe également la région. Nous avons perdu notre activité textile, les emplois agricoles se sont amenuisés en raison de leur modernisation. L’exode vers les centres industriels s’accentue. Nous souhaitons l’implantation de petites industries, de commerçants artisans.

Nous ne sommes pas un pays touristique, nous n’avons que peu d’atouts, pas de forêts, pas de rivières et nous ne pouvons offrir qu’un air pur et calme. La guerre a anéanti presque toutes les richesses artistiques de la région. Pourtant nous espérons, nos villages veulent vivre.

Il vous appartiendra à vous, hommes de demain, de travailler à cette renaissance, de faire vivre et rayonner votre village.

Pensez quelquefois et n’oubliez jamais tous ceux qui se sont sacrifiés, Français et Alliés, qui ont souffert, qui ont donné leur vie pour nous conserver cette liberté et la joie de vivre à Épehy".

 

Gustave LOY


Fig.10. Gustave Loy et l'abbé Eugène Lavandier au repas des Anciens, 1978 (Photo. C. Saunier).
Fig.10. Gustave Loy (à gauche) et l'abbé Eugène Lavandier au repas des Anciens, 1978
(Photo. C. Saunier).
 


 


Date de création : 24/01/2014 @ 18h08
Dernière modification : 24/01/2014 @ 18h21
Catégorie : 1914-2014, le centenaire
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